Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/175

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revient dans sa pairie ; il commence à goûter le bonheur ; il se flatte de se voir renaître, de voir renaître en même temps la monarchie dans les enfants que Dieu lui promet : tout à coup il est frappé au milieu de ses espérances, presque dans les bras de sa femme. Il va mourir, et il n’est pas plein de jours ! Ne pourrait-il pas accuser le ciel, lui demander pourquoi il le traite avec tant de rigueur ? Ah ! qu’il lui eût été pardonnable de se plaindre de sa destinée ! Car, enfin, quel mal faisait-il ? Il vivait familièrement au milieu de nous dans une simplicité parfaite, il se mêlait à nos plaisirs et soulageait nos douleurs ; déjà six de ses parents ont péri ; pourquoi l’égorger encore, le rechercher, lui, innocent, lui si loin du trône, vingt-sept ans après la mort de Louis XVI ? Connaissons mieux le cœur d’un Bourbon ! Ce cœur, tout percé du poignard, n’a pu trouver contre nous un seul murmure : pas un regret de la vie, pas une parole amère n’a été prononcée par ce prince. Époux, fils, père et frère, en proie à toutes les angoisses de l’âme, à toutes les souffrances du corps, il ne cesse de demander la grâce de l’homme, qu’il n’appelle pas même son assassin ! Le caractère le plus impétueux devient tout à coup le caractère le plus doux. C’est un homme attaché à l’existence par tous les liens du cœur ; c’est un prince dans la fleur de l’âge ; c’est l’héritier du plus beau royaume de la terre qui expire, et vous diriez que c’est un infortuné qui ne perd rien ici-bas. »

Le meurtrier Louvel était un petit homme à figure sale et chafouine, comme on en voit des milliers sur