Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/229

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pour annoncer au roi de France le dernier soupir du terrible Frédéric.

« Je fus dans quelque perplexité, dit Mirabeau. Il était sûr que les portes de la ville seraient fermées ; il était même possible que les ponts de l’île de Potsdam fussent levés aussitôt l’événement, et dans ce dernier cas on pouvait être aussi longtemps incertain que le nouveau roi le voudrait. Dans la première supposition, comment faire partir un courrier ? nul moyen d’escalader les remparts ou les palissades, sans s’exposer à une affaire ; les sentinelles faisant une chaîne de quarante en quarante pas derrière la palissade, que faire ? Si j’eusse été ministre, la certitude des symptômes mortels m’aurait décidé à expédier avant la mort, car que fait de plus le mot mort ? Dans ma position, le devais-je ? Quoi qu’il en fût, le plus important était de servir. J’avais de grandes raisons de me méfier de l’activité de notre légation. Que fais-je ? J’envoie sur un cheval vif et vigoureux un homme sûr à quatre milles de Berlin, dans une ferme, du pigeonnier de laquelle je possédais depuis quelques jours deux paires de pigeons, dont le retour avait été essayé, en sorte qu’à moins que les ponts de l’île de Potsdam ne fussent levés, j’étais sûr de mon fait.

« J’ai donc trouvé que nous n’étions pas assez riches pour jeter cent louis par la fenêtre ; j’ai renoncé à toutes mes belles avances qui m’avaient coûté quelque méditation, quelque activité, quelques louis, et j’ai lâché mes pigeons avec des revenez. Ai-je bien fait ? ai-je mal fait ? je l’ignore ; mais je