Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/232

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À Berlin et dans le Nord, les monuments sont des forteresses ; leur seul aspect serre le cœur. Qu’on retrouve ces places dans des pays habités et fertiles, elles font naître l’idée d’une légitime défense ; les femmes et les enfants, assis ou jouant à quelque distance des sentinelles, contrastent assez agréablement ; mais une forteresse sur des bruyères, dans un désert, rappelle seulement des colères humaines : contre qui sont-ils élevés, ces remparts, si ce n’est contre la pauvreté et l’indépendance ? Il faut être moi pour trouver un plaisir à rôder au pied de ces bastions, à entendre le vent siffler dans ces tranchées, à voir ces parapets élevés en prévision d’ennemis qui peut-être n’apparaîtront jamais. Ces labyrinthes militaires, ces canons muets en face les uns des autres sur des angles saillants et gazonnés, ces vedettes de pierre où l’on n’aperçoit personne et d’où aucun œil ne vous regarde, sont d’une incroyable morosité. Si, dans la double solitude de la nature et de la guerre, vous rencontrez une pâquerette abritée sous le redan d’un glacis, cette aménité de Flore vous soulage. Lorsque, dans les châteaux de l’Italie, j’apercevais des chèvres appendues aux ruines, et la chevrière assise sous un pin à parasol ; quand, sur les murs du moyen âge dont Jérusalem est entourée, mes regards plongeaient dans la vallée de Cédron sur quelques femmes arabes qui gravissaient des escarpements parmi des cailloux ; le spectacle était triste sans doute, mais l’histoire était là et le silence du présent ne laissait que mieux entendre le bruit du passé.

J’avais demandé un congé à l’occasion du baptême du duc de Bordeaux. Ce congé m’étant accordé, je me