Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/257

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J’avalais le tokai non loin des lieux qui me virent sabler l’eau à pleine cruche et quasi mourir de faim ; couché au fond de ma moelleuse voiture, sur de petits matelas de soie, j’apercevais ce Westminster dans lequel j’avais passé une nuit enfermé, et autour duquel je m’étais promené tout crotté avec Hingant et Fontanes. Mon hôtel, qui me coûtait 30 000 francs de loyer, était en regard du grenier qu’habita mon cousin de la Bouëtardais, lorsque, en robe rouge, il jouait de la guitare sur un grabat emprunté, auquel j’avais donné asile auprès du mien.

Il ne s’agissait plus de ces sauteries d’émigrés où nous dansions au son du violon d’un conseiller du parlement de Bretagne ; c’était Almack’s dirigé par Colinet qui faisait mes délices ; bal public sous le patronage des plus grandes dames du West-end. Là se rencontraient les vieux et les jeunes dandys. Parmi les vieux brillait le vainqueur de Waterloo, qui promenait sa gloire comme un piège à femmes tendu à travers les quadrilles ; à la tête des jeunes se distinguait lord Clanwilliam[1], fils, disait-on, du duc de Richelieu. Il faisait des choses admirables : il courait à cheval à Richmond et revenait à Almack’s après être tombé deux fois. Il avait une certaine façon de prononcer à la manière d’Alcibiade, qui ravissait. Les modes des mots, les affectations de langage et de prononciation, changeant dans la haute société de

    pitalier. Il connaissait le penchant inné du corps diplomatique pour les plaisirs auxquels ces dames président ; et il jugea leur société de nature à faire oublier à ses nobles convives la sévérité et la tristesse d’un séjour israélite. »

  1. Lord Clanwilliam, sous-secrétaire d’État du Foreign-Office, était à cette époque le type du dandysme.