Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/79

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d’animer sa personne s’incarna dans un autre individu, les disciples abandonnèrent le maître pour l’école. Moi qui crois à la légitimité des bienfaits et à la souveraineté du malheur, si j’avais servi Bonaparte, je ne l’aurais pas quitté ; je lui aurais prouvé, par ma fidélité, la fausseté de ses principes politiques ; en partageant ses disgrâces, je serais resté auprès de lui, comme un démenti vivant de ses stériles doctrines et du peu de valeur du droit de la prospérité.

Depuis le 1er juillet, des frégates l’attendaient dans la rade de Rochefort : des espérances qui ne meurent jamais, des souvenirs inséparables d’un dernier adieu, l’arrêtèrent. Qu’il devait regretter les jours de son enfance alors que ses yeux sereins n’avaient point encore vu tomber la première pluie ? Il laissa le temps à la flotte anglaise d’approcher. Il pouvait encore s’embarquer sur deux lougres qui devaient joindre en mer un navire danois (c’est le parti que prit son frère Joseph) ; mais la résolution lui faillit en regardant le rivage de France. Il avait aversion d’une république ; l’égalité et la liberté des États-Unis lui répugnaient. Il penchait à demander un asile aux Anglais : « Quel inconvénient trouvez-vous à ce parti ? disait-il à ceux qu’il consultait. — « L’inconvénient de vous déshonorer, » lui répondit un officier de marine : vous ne devez pas même tomber mort entre les mains des Anglais. Ils vous feront empailler pour vous montrer à un schelling par tête. »


Malgré ces observations, l’empereur résolut de se livrer à ses vainqueurs. Le 13 juillet, Louis XVIII étant déjà à Paris depuis cinq jours, Napoléon envoya au