Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/81

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devenait un outrage au deuil de la patrie, il sollicita un asile du gouvernement qui depuis vingt ans soudoyait l’Europe contre nous, de ce gouvernement dont le commissaire à l’armée russe, le général Wilson, pressait Kutuzof, dans la retraite de Moscou, d’achever de nous exterminer : les Anglais, heureux à la bataille finale, campaient dans le bois de Boulogne. Allez donc, ô Thémistocle, vous asseoir tranquillement au foyer britannique, tandis que la terre n’a pas encore achevé de boire le sang français versé pour vous à Waterloo ! Quel rôle le fugitif, fêté peut-être, eût-il joué au bord de la Tamise, en face de la France envahie, de Wellington devenu dictateur au Louvre ? La haute fortune de Napoléon le servit mieux : les Anglais, se laissant emporter à une politique étroite et rancunière, manquèrent leur dernier triomphe ; au lieu de perdre leur suppliant en l’admettant à leurs bastilles ou à leurs festins, ils lui rendirent plus brillante pour la postérité la couronne qu’ils croyaient lui avoir ravie. Il s’accrut dans sa captivité de l’énorme frayeur des puissances : en vain l’Océan l’enchaînait, l’Europe armée campait au rivage, les yeux attachés sur la mer.

Le 15 juillet, l’Épervier transporta Bonaparte au Bellérophon. L’embarcation française était si petite que du bord du vaisseau anglais on n’apercevait pas le géant sur les vagues. L’empereur, en abordant le capitaine Maitland, lui dit : « Je viens me mettre sous la protection des lois de l’Angleterre, » Une fois du moins le contempteur des lois en confessait l’autorité.

La flotte fit voile pour Torbay : une foule de bar-