Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/92

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il n’aurait jamais dit, comme Louis XIV au maréchal de Villeroi : « Monsieur le maréchal, à notre âge on n’est pas heureux. » Touchante magnanimité qu’ignorait Napoléon. Le siècle de Louis XIV a été fait par Louis le Grand : Bonaparte a fait son siècle.

L’histoire de l’empereur, changée par de fausses traditions, sera faussée encore par l’état de la société à l’époque impériale. Toute révolution écrite en présence de la liberté de la presse peut laisser arriver l’œil au fond des faits, parce que chacun les rapporte comme il les a vus : le règne de Cromwell est connu, car on disait au Protecteur ce qu’on pensait de ses actes et de sa personne. En France, même sous la République, malgré l’inexorable censure du bourreau, la vérité perçait ; la faction triomphante n’était pas toujours la même ; elle succombait vite, et la faction qui lui succédait vous apprenait ce que vous avait caché sa devancière : il y avait liberté d’un échafaud à l’autre, entre deux têtes abattues. Mais lorsque Bonaparte saisit le pouvoir, que la pensée fut bâillonnée, qu’on n’entendit plus que la voix d’un despotisme qui ne parlait que pour se louer et ne permettait pas de parler d’autre chose que de lui, la vérité disparut.

Les pièces soi-disant authentiques de ce temps sont corrompues ; rien ne se publiait, livres et journaux, que par l’ordre du maître : Bonaparte veillait aux articles du Moniteur ; ses préfets renvoyaient des divers départements les récitations, les congratulations, les félicitations, telles que les autorités de Paris les avaient dictées et transmises, telles qu’elles exprimaient une opinion publique convenue, entièrement différente de l’opinion réelle. Écrivez l’histoire d’après