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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

tu peux jouir. Ces constellations si brillantes sur ta tête ne s’harmonisent à tes félicités que par l’illusion d’une perspective trompeuse. Jeune Italienne, le temps finit ! sur ces tapis de fleurs tes compagnes ont déjà passé.

Une vapeur se déroule, monte et enveloppe l’œil de la nuit d’une rétine argentée ; le pélican crie et retourne aux grèves ; la bécasse s’abat dans les prêles des sources diamantées ; la cloche résonne sous la coupole de Saint-Pierre ; le plain-chant nocturne, voix du moyen âge, attriste le monastère isolé de Sainte-Croix ; le moine psalmodie à genoux les laudes, sur les colonnes calcinées de Saint-Paul ; des vestales se prosternent sur la dalle glacée qui ferme leurs cryptes ; le pifferaro souffle sa complainte de minuit devant la Madone solitaire, à la porte condamnée d’une catacombe. Heure de la mélancolie, la religion s’éveille et l’amour s’endort !

Cynthie, ta voix s’affaiblit : il expire sur tes lèvres, le refrain que t’apprit le pêcheur napolitain dans sa barque vélivole, ou le rameur vénitien dans sa gondole légère. Va aux défaillances de ton repos ; je protégerai ton sommeil. La nuit dont tes paupières couvrent tes yeux dispute de suavité avec celle que l’Italie assoupie et parfumée verse sur ton front. Quand le hennissement de nos chevaux se fera entendre dans la campagne, quand l’étoile du matin annoncera l’aube, le berger de Frascati descendra avec ses chèvres, et moi je ne cesserai de te bercer de ma chanson à demi-voix soupirée :

« Un faisceau de jasmins et de narcisses, une Hébé d’albâtre, récemment sortie de la cavée d’une fouille,