Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/22

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vu une Espagnole, belle comme Dorothée, la perle de Séville, mourir à seize ans de la poitrine, dans le dortoir commun, se félicitant de son bonheur, regardant en souriant, avec de grands yeux noirs à demi éteints, une figure pâle et amaigrie, madame la Dauphine, qui lui demandait de ses nouvelles et l’assurait qu’elle serait bientôt guérie. Elle expira le soir même, loin de la Mosquée de Cordoue et des bords du Guadalquivir, son fleuve natal : « D’où es-tu ? — Espagnole. — Espagnole et ici ! » (Lope de Véga.)

Grand nombre de veuves de chevaliers de Saint-Esprit sont nos habituées ; elles apportent avec elles la seule chose qui leur reste, les portraits de leurs maris en uniforme de capitaine d’infanterie : habit blanc, revers roses ou bleu de ciel, frisure à l’oiseau royal. On les met au grenier. Je ne puis voir leur régiment sans rire : si l’ancienne monarchie eût subsisté, j’augmenterais aujourd’hui le nombre de ces portraits, je ferais dans quelque corridor abandonné la consolation de mes petits-neveux. « C’est votre grand-oncle François, le capitaine au régiment de Navarre : il avait bien de l’esprit ! il a fait dans le Mercure le logogriphe qui commence par ces mots : Retranchez ma tête, et dans l’Almanach des Muses la pièce fugitive : le Cri du cœur. »

Quand je suis las de mes jardins, la plaine de Montrouge les remplace. J’ai vu changer cette plaine : que n’ai-je pas vu changer ! Il y a vingt-cinq ans qu’en allant à Méréville, au Marais, à la Vallée aux Loups, je passais par la barrière du Maine ; on n’apercevait à droite et à gauche de la chaussée que des moulins, les roues des grues aux trouées des carrières et la