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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

M. de Saint-Priest a porté mes paroles à Madame. Ma résistance continuait d’occuper les entours de la princesse. Madame de Saint-Priest, par la noblesse de ses sentiments, paraissait la plus vive dans ses regrets. Madame de Podenas n’avait point perdu l’habitude de ce sourire serein qui montre ses belles dents : son calme était plus sensible au milieu de notre agitation.

Nous ne ressemblions pas mal à une troupe ambulante de comédiens français jouant à Ferrare, par la permission de messieurs les magistrats de la ville, la Princesse fugitive, ou la Mère persécutée. Le théâtre présentait à droite la prison du Tasse, à gauche la maison de l’Arioste ; au fond le château où se donnèrent les fêtes de Léonore et d’Alphonse. Cette royauté sans royaume, ces émois d’une cour renfermée dans deux calèches errantes, laquelle avait le soir pour palais l’hôtel des Trois-Couronnes ; ces conseils d’État tenus dans une chambre d’auberge, tout cela complétait la diversité des scènes de ma fortune. Je quittais dans les coulisses mon heaume de chevalier et je reprenais mon chapeau de paille ; je voyageais avec la monarchie de droit roulée dans mon porte-manteau, tandis que la monarchie de fait étalait ses fanfreluches aux Tuileries. Voltaire appelle toutes les royautés à passer leur carnaval à Venise avec Achmet III : Ivan, empereur de toutes les Russies, Charles-Édouard, roi d’Angleterre, les deux rois des Polacres, Théodore, roi de Corse, et quatre Altesses Sérénissimes. « Sire, la chaise de Votre Majesté est à Padoue et la barque est prête. — Sire votre majesté partira quand elle voudra. — Ma foi, sire, on ne veut plus