Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/33

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mai, à huit heures et demie du soir, anniversaire de l’assassinat de Henri IV, je partis pour aller trouver Henri V enfant, orphelin et proscrit.

Je n’étais pas sans inquiétude relativement à mon passe-port : pris aux affaires étrangères, il était sans signalement, et il avait onze mois de date ; délivré pour la Suisse et l’Italie, il m’avait déjà servi à sortir de France et à y rentrer ; différents visas attestaient ces diverses circonstances. Je n’avais voulu ni le faire renouveler ni en requérir un nouveau. Toutes les polices eussent été averties, tous les télégraphes eussent joué ; j’aurais été fouillé à toutes les douanes dans ma vache, dans ma voiture, sur ma personne. Si mes papiers avaient été saisis, que de prétextes de persécution, que de visites domiciliaires, que d’arrestations ! Quelle prolongation de la captivité royale ! car il demeurait prouvé que la princesse avait des moyens secrets de correspondance au dehors. Il m’était donc impossible de signaler mon départ par la demande d’un passe-port ; je me confiai à mon étoile.

Évitant la route trop battue de Francfort et celle de Strasbourg qui passe sous la ligne télégraphique, je pris le chemin de Bâle avec Hyacinthe Pilorge, mon secrétaire, façonné à toutes mes fortunes, et Baptiste, valet de chambre, lorsque j’étais monseigneur, et redevenu valet tout court à la chute de ma seigneurie : nous montons et nous descendons ensemble. Mon cuisinier, le fameux Monmirail, se retira à ma sortie du ministère, me déclarant qu’il ne reviendrait aux

    Talleyrand, Chateaubriand disait à son jeune ami : « Que ne l’ai-je laissée courir toute seule, elle m’eût mené d’elle-même à la fortune. »