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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

rand faisait travailler compétemment sous lui : quand, à force de raturer et de changer, son secrétaire parvenait à rédiger les dépêches selon sa convenance, il les copiait de sa main. Je l’ai entendu lire, de ses Mémoires commencés, quelques détails agréables sur sa jeunesse. Comme il variait dans ses goûts, détestant le lendemain ce qu’il avait aimé la veille, si ces mémoires existent entiers, ce dont je doute, et s’il en a conservé les versions opposées, il est probable que le jugement sur le même fait et surtout sur le même homme se contrediront outrageusement. Je ne crois pas au dépôt des manuscrits en Angleterre ; l’ordre prétendu de ne les publier que dans quarante ans d’ici me semble une jonglerie posthume.

Paresseux et sans étude, nature frivole et cœur dissipé, le prince de Bénévent se glorifiait de ce qui devait humilier son orgueil, de rester debout après la chute des empires. Les esprits du premier ordre qui produisent les révolutions disparaissent ; les esprits du second ordre qui en profitent demeurent. Ces personnages de lendemain et d’industrie assistent au défilé des générations ; ils sont chargés de mettre le visa aux passe-ports, d’homologuer la sentence : M. de Talleyrand était de cette espèce inférieure ; il signait les événements, il ne les faisait pas.

    démie des sciences morales et politiques, lorsque la lecture fut terminée, et que chacun en sortant exprimait son admiration à sa manière, Victor Cousin s’écriait en gesticulant : « C’est du meilleur Voltaire ! » L’éloge, certes, était singulièrement exagéré ; ce qui est vrai, c’est qu’on a de Talleyrand des lettres d’une vivacité, d’une grâce toute spirituelle et voltairienne ; c’est que dans ses Mémoires mêmes, encore bien qu’ils aient singulièrement déçu l’attente des lecteurs, on trouve plus d’une page écrite d’une plume heureuse et facile.