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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

Londres, le 5 décembre 1843.
Monseigneur,

Les marques de votre estime me consoleraient de toutes les disgrâces ; mais, exprimées comme elles le sont, c’est plus que de la bienveillance pour moi, c’est un autre monde qu’elles découvrent, c’est un autre univers qui apparaît à la France.

Je salue avec des larmes de joie l’avenir que vous annoncez. Vous, innocent de tout, à qui l’on ne peut rien opposer que d’être descendu de la race de Saint Louis, seriez-vous donc le seul malheureux parmi la jeunesse qui tourne les yeux vers vous ?

Vous me dites que, plus heureux que vous, je vais revoir la France : plus heureux que vous ! C’est le seul reproche que vous trouviez à adresser à votre patrie. Non, prince, je ne puis jamais être heureux tant que le bonheur vous manque. J’ai peu de temps à vivre, et c’est ma consolation. J’ose vous demander, après moi, un souvenir pour votre vieux serviteur.

Je suis, avec le plus profond respect, Monseigneur, de Votre Altesse Royale, le très humble et très obéissant serviteur.

« Chateaubriand. »

De retour à Paris, Chateaubriand mit la dernière main à l’ouvrage qui devait clore sa carrière littéraire, la Vie de Rancé. Il ajouta au manuscrit, sur son pèlerinage à Belgrave-Square, des pages dignes de son talent, presque égales aux plus belles pages des Mémoires. Après une description du château de Chambord, dans le voisinage duquel l’abbé de Rancé possédait un prieuré, la pensée du grand écrivain se reporte vers le prince qu’il vient de visiter à Londres, et il continue en ces termes :

Cet orphelin vient de m’appeler à Londres, j’ai obéi à la lettre close du malheur. Henri m’a donné l’hospitalité dans une terre qui fuit sous ses pas. J’ai revu cette ville, témoin de mes rapides grandeurs, et de mes misères interminables, ces places remplies de brouillards et de silence, d’où émergèrent les fantômes de ma jeunesse. Que de temps déjà écoulé depuis les jours où je rêvais René dans Kensington jusqu’à ces dernières heures ! Le vieux banni s’est trouvé chargé de montrer à l’orphelin une ville que mes yeux peuvent à peine reconnaître.