Page:Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses, 1869, Tome 1.djvu/302

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n’étaient pas encore couchés. Ma femme de chambre qui, en venant chez moi, m’entendit parler avec beaucoup de chaleur, fut effrayée, & appela tout ce monde-là. Vous jugez quel scandale ! Mes gens étaient furieux ; je vis le moment où mon valet de chambre tuait Prévan. J’avoue que, pour l’instant, je fus fort aise de me voir en force ; en y réfléchissant aujourd’hui, j’aimerais mieux qu’il ne fût venu que ma femme de chambre ; elle aurait suffi, & j’aurais peut-être pu empêcher cet éclat qui m’afflige.

Au lieu de cela, le tumulte a réveillé les voisins, les gens ont parlé, & c’est depuis hier la nouvelle de tout Paris. M. de Prévan est en prison par ordre du commandant de son corps, qui a eu l’honnêteté de passer chez moi, pour me faire des excuses, m’a-t-il dit. Cette prison va encore augmenter le bruit ; mais je n’ai jamais pu obtenir que cela fût autrement. La ville & la Cour se sont fait écrire à ma porte, que j’ai fermée à tout le monde. Le peu de personnes que j’ai vues m’a dit qu’on me rendait justice, & que l’indignation publique était au comble contre M. de Prévan : assurément, il le mérite bien ; mais cela n’ôte pas le désagrément de cette aventure.

De plus, cet homme a sûrement quelques amis, & ses amis doivent être méchants : qui sait, qui peut savoir ce qu’ils inventeront pour me nuire ? Mon Dieu, qu’une jeune femme est malheureuse ! Elle n’a rien fait encore, quand elle s’est mise à l’abri de la médisance ; il faut qu’elle en impose même à la calomnie.