Tout de même, au bout d’une semaine ce fut vraiment un autre Jacques qui me revint, un Jacques tout à fait transformé, qui ne pensait apparemment plus à rien, qui ne parlait plus que de ses plates-bandes en fleurs, que de boutures exotiques, d’allées, de pelouses nouvelles, de sa serre incomparable… seulement les rats qui l’agaçaient, par exemple, gâchaient tout dans le jardin… la serre en était remplie aussi. Ils arrivaient, il ne savait pas d’où, des caves humides, des vieux hangars voisins, de dedans le sol. S’il y avait eu un moyen de les détruire… Du poison peut-être ?… Il me dit cela si naturellement.
— Mais oui, du poison, de la strychnine, lui dis-je. Alors je lui en préparai, tout en lui expliquant la meilleure manière de l’administrer. Et il repartit content.
C’était le matin cela. Vers le soir, après le souper au manoir, l’on vint me quérir en hâte pour Frank Logan ; le soldat anglais était pris d’une affreuse crise d’épilepsie, me conta-t-on ; quand j’arrivai, le pauvre gars, le regard chaviré, écumait sur son habit rouge, sur le frais bouquet de fleurs fixé aux boutonnières, se tordait aux bras de ses amis dans des râlements, des spasmes et des convulsions horribles, se raidissait dans des soubresauts qui lui disloquaient les articulations. C’était affreux.
Je voulus tenter une médication quelconque, mais en un instant Frank retomba comme une masse. Comme un ressort brisé, il détendit lentement ses membres tordus et crispés, et ce fut tout : il était mort.
— Mais diable ! ce n’est point de l’épilepsie, ça, affirmai-je à ses amis stupéfaits… Voyons, contez-moi donc ça… Ce sont bien plutôt les symptômes d’un empoi… Et comme je tournais la tête, j’aperçus Jacques qui, négligemment, détachait le bouquet de fleurs de la poitrine de Logan… Au fait, en réfléchissant un peu, je crois que vous avez raison, c’est bien de l’épilepsie, repris-je…
C’est là-bas, où je t’ai indiqué, sous l’orme, qu’on l’a enterré… Lorsque tu étudieras la médecine, mon petit, tâche de méditer sur ces symptômes.
— Ah ! je devine bien, alliez… Et Jacques, qu’est-il devenu ?…
— Tué quelques semaines après, au premier rang des patriotes, à Saint-Charles.
— Et la jolie Blanche ?
— Blanche ?… Attends un moment, je vais auparavant rentrer ici chez cette malade, la mère Labonté.
Le bon docteur arrêta son cheval au rebord de la route, me remit les guides, descendit de voiture et pénétra dans une humble maisonnette sous les pommiers verts.
Il en ressortit au bout d’un instant.
— Blanche… tu me demandais ? ah ! je puis bien tout te dire maintenant, car elle sera morte demain ; eh bien ! c’est elle, Blanche, la mère Labonté…