Page:Cicéron - Œuvres complètes, Lefèvre, 1821, tome 28.djvu/151

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détruisent le nœud le plus aimable de l’amitié, qui la font naître de l’intérêt. Dans un ami, le don de son cœur est le plus flatteur des avantages que son amitié puisse nous procurer, et les autres, lorsqu’ils viennent de cette source, en ont plus d’attraits pour nous. Tant s’en faut que le besoin soit l’origine de l’amitié, que les hommes qui, par leurs richesses, leur crédit, et par la plus sûre des garanties, par leur vertu, ont le moins besoin d’autrui, sont aussi les plus généreux et les plus portés à faire du bien. Je ne sais cependant pas s’il faut que nos amis n’aient aucun besoin de nous. Comment aurais-je fait éclater mon zèle pour Scipion, si jamais, ni dans Rome, ni dans les camps, il n’avait eu besoin de mes conseils et de mes secours ? Vous voyez que l’utilité dont je parle a été l’effet et nullement la cause de notre amitié.

XV. Il ne faudra donc pas écouter ces hommes qui n’ont de pensées que pour la volupté, lorsqu’ils viendront à raisonner sur l’amitié, qu’ils ne connaissent, ni par expérience, ni par principes. Et quel est l’homme, grands dieux ! qui voudrait acheter toutes les richesses et toutes les jouissances possibles, au prix du bonheur d’aimer et d’être aimé ? Telle est la vie des tyrans ; toute affection, toute confiance en est bannie ; tout y est soupçon, inquiétude ; il n’y a nulle place pour l’amitié(14). Quel homme peut aimer, en effet, celui qu’il redoute ou dont il croit être redouté ? Cependant on sauve les dehors, on leur rend des soins tant qu’ils ont la puissance. Quand ils tombent, comme il leur arrive ordinairement, on voit alors combien ils avaient peu d’amis[1]. Tarquin, à ce qu’on rapporte, dit qu’il n’avait

  1. Il est évident que Cicéron, en écrivant ces mots, pensait encore à César ; mais tandis qu’il dogmatisait ainsi avec la sécurité d’un philo-