Page:Cicéron - Œuvres complètes, Lefèvre, 1821, tome 28.djvu/155

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si on la passe dans l’isolement, loin des douceurs de l’amitié. Mais c’est assez parler de tout ce qu’on lui doit.

XVI. Établissons maintenant quelles en sont les bornes, et quelles limites, pour ainsi dire, il faut assigner à son zèle. Je connais là-dessus trois maximes, dont aucune ne me parait vraie : la première, que nous ne devons être disposés à faire pour nos amis que ce que nous ferions pour nous ; la seconde, que notre bienveillance doit être mesurée sur la leur ; la troisième, qu’il ne faut apprécier un ami que comme il s’apprécie lui-même. Je n’adhère à aucune de ces trois maximes ; et premièrement celle-là n’est pas vraie, qu’on ne doive avoir pour son ami que le même zèle qu’on a pour soi. Combien de choses, en effet, ne faisons-nous pas pour nos amis, que nous ne ferions point pour nous-mêmes[1] : comme de prier, de supplier un homme que nous méprisons, de nous élever contre un autre avec plus d’aigreur, d’éclater avec plus de véhémence ? Ces procédés, qui ne seraient pas convenables dans notre propre cause, deviennent généreux dans celle de nos amis. Il est aussi beaucoup d’occasions où un homme libéral abandonne et sacrifie ses intérêts propres pour en faire jouir de préférence son ami. La seconde maxime borne l’amitié à une égale mesure de sentiments et de services. C’est avoir de l’amitié une idée bien petite et bien étroite, que de la réduire ainsi en calcul, par un rapport exact entre ce qu’on donne et ce qu’on reçoit. La vraie amitié me paraît bien plus généreuse et plus magnifique, en

  1. « Il y a bien des choses qu’un honneur délicat vous défendrait pour vous-même, qu’il vous serait permis et honnête de faire pour vos amis. » Madame de Lambert.