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MADAME ROLAND

d’ennui. Ce n’était cependant pas le plus fâcheux de sa situation ; mais si elle se plaignait de son père en écrivant à Amiens, ce n’était qu’avec beaucoup de dignité et de délicatesse :

Je ne sais comment il se fait qu’à chaque fois que mon père me fournit un sujet de chagrin, j’éprouve un mouvement de tendresse qui semble ne se trouver là que pour aiguiser ma peine.

M. de Boismorel lui apporte un réconfort bien cher.

Sa douce bonhomie le fait ressembler à Catinat, dit-elle… Près de lui l’esprit se sent indépendant et prend une teinte philosophique.

Il l’invite à la campagne, dans sa terre du Petit-Bercy qu’il vient d’acheter. Un jour, ils vont ensemble en pèlerinage à la maison de Rousseau ; une autre fois ils assistent à une séance de l’Académie française où un philosophe, l’abbé de Besplas, sous prétexte de prononcer l’éloge de saint Louis dont c’était la fête, se répand en critiques hardies sur le train du gouvernement.

Manon Phlipon s’était mise à écrire.

M. de Boismorel voulait qu’elle se décidât pour un genre littéraire et abordât franchement un sujet de son choix. Mais elle s’excusait sur son sexe et lui adressait une pièce de vers qui se terminait ainsi :

Pour, nous le temple de mémoire
Est dans le cœur de nos amis.

Par malheur, M. de Boismorel mourut prématurément, à quarante-cinq ans. Elle en ressentit une douleur cuisante et — comme toujours quand elle avait des peines — elle alla passer quelque temps à la campagne auprès du chanoine Bimont. « Il me semble que je palpe mon existence, dit-elle alors. Je sens un bien-être analogue à celui d’un arbre tiré de sa caisse et replanté en plein champ. »


D’autres figures d’hommes sérieux et lettrés vont remplacer le « Sage de Bercy » dans le salon du quai de l’Horloge. M. de Cha-