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MADAME ROLAND

se plurent à échanger des idées et, quand M. de Sevelinges quitta Paris, il emportait avec lui certains cahiers de Loisirs que sa jeune amie avait désiré de lui soumettre. Sous le couvert du chanoine de Vincennes — Phlipon s’était plaint d’avoir trop de ports de lettres à payer ( ?) disent les Mémoires — une correspondance littéraire puis sentimentale, s’engagea et dura jusqu’au jour où Sevelinges proposa à la jeune fille de venir habiter chez lui, dans un pavillon au fond du jardin, « pour philosopher », disait-il.

Manon ne se tint pas pour avertie et continua l’imprudent dialogue, sans pouvoir démêler où voulait en venir le langage embrouillé de son correspondant.

À son tour elle lui fait une proposition de son cru : ils pourraient se marier, non pas « suivant la règle commune », mais en adoptant, comme elle dit, « le célibat dans le mariage ».

Sevelinges, qu’elle a paru prendre au mot, est bien embarrassé. Il tergiverse, entortille ses phrases, évite la réponse tant qu’il peut. C’était prendre d’ailleurs une peine inutile. La jeune fille commençait à mieux voir en elle-même et l’étoile de Roland se levait à l’horizon.


Depuis plusieurs mois déjà elle s’était, en effet, complètement libérée de La Blancherie dont la médiocrité lui était apparue dès qu’il était entré en comparaison avec des hommes comme Sainte-Lette ou Roland.

Au début du mois de janvier 1776, elle avait adressé des confidences enflammées à la complaisante Sophie :

Sophie, Sophie, mon amie, sans toi je suis perdue… Sans toi, je suis vaincue, je ne sais plus me commander.

Flambée tôt éteinte ! Elle parlera bientôt du pauvre La Blancherie au passé, comme s’il était mort :

Quand on a aimé comme j’ai fait, il est affreux de ne plus pouvoir regarder son amant comme le premier homme de son espèce.

Il faut dire qu’elle a de sérieux motifs pour expliquer le changement de son cœur.