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MADAME ROLAND

devait mener huit ou neuf années durant, c’est la ferveur de M. d’Antic, comme on disait alors[1], qui la rattachera au mouvement des idées et l’aidera, sans même qu’elle s’en aperçoive, à tromper certaines aspirations de sa jeunesse.


Mme Roland arriva en février 1781 à Amiens, où elle devait séjourner pendant trois ans, dans la maison que son mari avait louée rue du Collège, pour 1 500 livres de loyer, au temps des premières fiançailles. Le mobilier fut celui du ménage de garçon de M. de la Platière, auquel s’ajouta, pour le plus grand plaisir de la nouvelle mariée, un clavecin prêté par la Société des Concerts de la ville.

La maison, inhabitée depuis longtemps, tenait au cloître Saint-Denis qui servait de cimetière. C’était une grande bâtisse composée de deux corps de logis où l’on accédait par une porte cochère. Il y avait une cour, une écurie, un jardin. La chambre à coucher donnait sur la rue, le cabinet de toilette sur le cimetière : « Je ne vais pas une fois à ma toilette que je ne voie faire une fosse ou la meubler », dit-elle.

L’existence monotone des dames de province attendait Mme de la Platière à Amiens. Elle suivait les offices afin d’édifier le prochain, soignait son ménage et ses fleurs, rendait quelques visites et, comme elle était devenue l’amie de Bosc, herborisait sur les remparts. C’était une épouse docile, ordonnée et sage, attentive aux intérêts communs, diligente et zélée pour tout ce qui regardait son mari. Chez elle le goût de l’étude était toujours aussi vif, mais la musique et surtout son travail de secrétaire lui prenaient le temps que le ménage lui laissait. Quand Roland l’appelait « sa chère moitié », il lui donnait son vrai nom. Elle avait adopté, du premier coup, non seulement les habitudes et les opinions de cet homme « austère », mais encore ses amis et sa société. Désormais, il ne sera presque plus question de Phlipon auquel le ménage servait une rente et qui devait mourir dans l’isolement quelques années plus tard. Disparus aussi derrière la ligne d’horizon la petite Mme Trude, les excellents Besnard, la

  1. On disait bien M. d’Anton.