Page:Claudel - Richard Wagner, 1934, La Revue de Paris.djvu/12

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
280 LA REVUE DE PARIS

siasme, quand il est parti ! Il ne doutait de rien. De ce belvédère on voit un océan de feuillages à ses pieds et le Père Rhin là-bas dans le mystère de l’après-midi plus profond que le tonnerre dans ce monde entièrement nouveau, aussi redoutable que l’Edda et aussi frais qu’un conte du chanoine Schmidt. loin des vieilles routes et de la réalité, il n’y a qu’à se lancer à corps perdu. Sans compter que l’art avec lequel Richard Wagner a su tirer des livres scandinaves et des Nibelungen tout ce qu’ils avaient de poétique, de dramatique et d’humain est extrêmement remarquable. Naturellement il y a de temps en temps des fondrières cosmogoniques où l’on perd pied, mais d’une manière générale j’aime à voir le jeune Siegfried, l’élément purement humain, constamment vainqueur des nuées et des chimères, de ces monstres sans pieds qui depuis la Réforme sont la malédiction de l’Allemagne.

À gauche. — Je suis de votre avis, L’Or du Rhin d’un bout à l’autre est un délice pour l’oreille et un amusement pour les yeux, une chose complètement allemande et complètement réussie. La sève, la jeunesse, la poésie, la musique, l’inspiration, y coulent à pleins bords. C’est plein d’aventure et de trouvailles ! C’est fait d’un seul morceau et va d’un seul mouvement comme un beau fût de hêtre.

À droite. — Et tous ces cartonnages et’personnages de Nuremberg ont un caractère naïf qui est bien à sa place. Comme les tableaux changent vite, l’imagination n’a pas le temps de se dégoûter.

À gauche. — La Walküre est un morceau plus conséquent.

À droite. — Ça ne fait rien, j’avale tout ! je n’en ai pas trop, les cinq heures de représentation ! Il y a la grâce, il y a l’inspiration d’un bout à l’autre. Tout le premier acte avec ses violoncelles est dans le sentiment de l’Électre d’Eschyle, et de Baudelaire ; tout le mal du siècle dont nous avons goûté le poison ! quelle douleur ! quelle poésie ! Et plus tard ces âpres cris de la Vierge Brunnhilde, comme un aigle des Alpes ! cette musique de fer, quelque chose à la fois de forcené et de gris, cet éclair glacé que l’on voit dans l’œil de loup des grands Prussiens!

À gauche. — Même Fricka et ses querelles de ménage...

À droite. — Même Fricka et ses moutons empaillés. Comme