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270 LA REVUE DE PARIS


À droite. — Si vous voulez mon sentiment, c’est la même chose que si on blâmait un homme d’avoir une voix de basse au lieu d’une voix de ténor.

À gauche. — Toutefois l’énervement de Debussy est explicable. Un artiste a son goût à lui, il a besoin, il attend certains sons, certaines idées, certaines couleurs, et il en veut au confrère qui ne lui en fournit pas.

À droite. — C’est drôle, pourquoi est-ce que je pense à Wagner ce soir ? D’où me vient le sombre écho de cette musique qui jadis m’empoisonnait le cœur, du fond d’un passé là-bas plus lointain que la mer et que l’Asie ? Est-ce le vent dans ces grands arbres dépouillés ? Est-ce ce couchant dramatique qui là-bas ensanglante l’horizon ?

À gauche. — Si chaque homme a un son de voix particulier, c’est qu’il l’accorde sur un certain diapason intérieur.

À droite. — Que voulez-vous dire ?

À gauche. — Tout peintre a une certaine couleur préférée ou plutôt fondamentale, un certain rapport, par exemple, chez Delacroix, le cri du rouge contre le vert, et ce bleu-jaune chez Véronèse. De même chez le musicien il y a un certain timbre vital à quoi tout le reste vient s’accorder.

À droite. — Alors pour Wagner il n’y a pas de doute, ce timbre vital, cette Ur-mélodie, cet instrument essentiel que tous les autres viennent enrichir et amplifier, c’est le Cor.

À gauche. — Vous rappelez-vous quand nous étions enfants à Bar-le-Duc, le soir près du canal, comme nous l’écoutions derrière les sapins, là-bas au fond de la forêt ?

À droite. — Précisément le Cor a pour caractère de ne pas donner un son pur. Son rauque appel, ou, comme dit Baudelaire, ses fanfares étranges, sont toutes chargées d’harmoniques.

À gauche. — Le Cor est l’instrument romantique par excellence. Arnim, Weber, de Vigny. Et le seul intérêt de la pièce en France qui inaugure le théâtre romantique est le Cor qu’on entend à la fin et qui détermine la résorption des personnages.

À droite. — Vous oubliez cette phrase poignante de la Huitième Symphonie (qui d’ailleurs est tout entière dominée par le Cor soutenu des sombres colorations de la contrebasse), ce rauque sanglot, le passé avec nous, ce qui est à la fois et ce