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272 LA REVUE DE PARIS

pour les artistes comme si elle n’était pas. Examinez combien peu ont été intéressés par le présent, sympathiques à ce qui changeait et se transformait sous leurs yeux, à ce qu’apportait avec lui de nouveau par exemple le chemin de fer. Cela, il n’y a eu que les économistes et les socialistes pour essayer de le dire tant bien que mal dans leur patois, et personne n’a compris, (sauf Whitman) ces frères sur toute la planète qu’on mettait à notre disposition. L’œuvre de Balzac n’est qu’une espèce d’énorme Goetterdaemmerung, la Grandeur et la Décadence du Passé, toutes les manières dont une société s’y prend pour finir et le futur n’est représenté que par son appariteur en deuil, l’homme de loi. L’œuvre de Flaubert est partagée entre la fascination du passé et une vision haineuse du présent, aussi basse qu’elle est sotte. Toute l’occupation des réalistes, transposant, dans la littérature la méchanceté des commères de village, est une minutieuse calomnie de leur époque. Un Loti se lamente comme un petit enfant devant les choses mortes qu’il ne peut empêcher de s’écrouler. Et les réactionnaires ne manquent pas qui essayent de nous faire croire que les cadavres, s’ils ne peuvent vivre, peuvent très bien remuer et que l’on peut en faire d’excellents automates.

À gauche. — Ce besoin de passé, ce sentiment du trésor qu’il renfermait, était si grand et si général qu’il a permis les énormes entreprises populaires et industrielles à la manière d’Alexandre Dumas. Chez Michelet il se mêle curieusement à la fièvre révolutionnaire.

À droite. — C’est cela que Wagner a voulu absolument posséder. Le son ne lui suffisait pas comme à Beethoven. C’est au Palais des songes qu’il voulait se faire admettre, comme un page de Gustave Doré. Celui qui entend chaque nuit une voix de femme qui se lamente, est-ce qu’il ne se mettra pas en route ? Tel Wagner. Il lui fallait les personnages mêmes, il lui fallait un regard enfin sur ce drame poignant, Dahin ! dahin ! On ne peut pas vivre ailleurs. Cette voix qui l’appelait il lui fallait absolument la rejoindre, sans qu’elle perdît son accent d’irréparable et d’inaccessible, une source inépuisable de délices et de désespoir ! Ce qu’il ne pouvait atteindre à travers la forêt, il pouvait le coloniser par l’imagination. Il fallait conquérir le Cor enchanté !