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RÊVER, PENSER

d’une vérité d’expérience. Rêver n’est pas nécessairement divaguer. Pourquoi la rencontre d’un rêve de vérité, d’une hypothèse justifiée, comme il advint à Newton ? Il faut seulement savoir que la part de conjectures devient de plus en plus ténue dans l’observation confirmée, de plus en plus grande dans la mise en œuvre de l’imagination libérée.

Si l’on met en regard les facilités, la spontanéité même du rêve et le pénible labeur d’une connaissance dégagée de sa gangue au cours des successions de méconnaissances, ne faut-il pas admettre que rêver et penser sont d’une même procédure cogitative dans des conditions différenciées ? Nous en sommes venus aujourd’hui à reconnaître que nos classements de phénomènes sont de subjectivité pure pour les commodités de notre entendement. Puisque nous ne découvrons en réalité dans le monde que des enchaînements de phénomènes, c’est donc que tous les phénomènes se tiennent des mêmes liens par des transitions insensibles dont les stages échappent à la discontinuité de nos sensations. Rêver, penser, seraient ainsi d’une même activité de dépense organique, l’un dans l’illimitaion de l’espace et du temps, l’autre dans les encadrements de notre sensibilité. Par là s’expliqueraient le plus naturellement les mouvements de l’un à l’autre sur une échelle de toutes gradations.

En somme, cette simple remarque est si proche de l’évidence qu’on ne voit pas sur quels fondements on pourrait la contester. La dispersion des « facultés » dont nous encombrons le didactisme de notre psychologie est un des grands obstacles aux simplifications des états psychique à déterminer. Je ne songe point à m’en plaindre, car elles correspondent à un stage nécessaire de notre compréhension. Nos classifications sont mères de connaissances et de méconnaissances mêlées. Pour en tirer des clartés de rapports dans les passages de nos compréhensions successives, il n’est que de conférer leur relativité subjective avec ce que nous pouvons saisir des mouvements cosmiques expérimentalement déterminés.

La première apparition d’une réaction de sensibilité, de pensée, au contact du monde extérieur, est d’une ténuité du réflexe initial — d’autant plus difficile à saisir qu’il se confond avec l’émotivité plus prompte aux élans spontanés du rêve qu’aux labeurs d’une détermination d’activités positives. La