Page:Clemenceau - Au soir de la pensée, 1927, Tome 2.djvu/314

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les âges primitifs

nos jours qu’on n’ose prévoir le temps où nous ne pourrions plus l’alimenter.

En même temps qu’un singulier progrès des moyens de subsistance, la flamme du foyer suscitait des groupements de familles, de tribus, renforçant la défense commune contre les rigueurs des éléments aussi bien que contre l’agression des animaux. Révolution totale de la vie individuelle et sociale. Avec le prodige du feu terrestre qui retient d’abord les yeux au Sol pour les rejeter vers l’éblouissement céleste, s’élancent les pensées dans les champs de l’affabulation mythique, seule forme alors possible d’une généralisation à la fois nécessaire et prématurée. Même point de départ de la religion et de la connaissance. C’est l’interrogation du monde en son astre dominateur, qui, par la sollicitation persévérante du regard, nous aura redressés.

Ira-t-on jusqu’à dire que l’adoration du feu, comme du soleil qui l’a devancé, ait été le premier culte de l’homme ? Ce fut apparemment la première des grandes religions généralisées. Mais les fétiches des cavernes ou le feu, déjà découvert, n’apparaît pas, et où nous ne trouvons jusqu’ici qu’un ou deux symboles du soleil et de la lune, nous révèlent des mythes, des rites, légués par les aïeux du temps ou l’homme, l’œil encore retenu par la terre, ne s’embarrassait peut-être pas plus des astres que son dernier ancêtre de simple anthropoïdité. En fait, nous ne saisissons pas davantage une première religion qu’un premier homme, et cela ne peut étonner les esprits familiarisés avec le pullulement des évolutions qui, par des passages plus ou moins sensibles, ont produit notre humanité.

Étant admis que, de notre présent point de vue, le miracle des miracles fut la découverte du feu, encore est-il possible que par des aventures différentes (au nombre desquelles l’incendie spontané des forêts) le prodige se répandît si vite et de telle façon que l’homme n’eut peut-être, d’abord, ni le temps, ni les moyens de doctriner son étonnement. Les enfants s’émerveillent d’un jouet plus que d’une automobile ou du téléphone auxquels ils s’habituent d’emblée. Qui d’entre nous pourrait dire à quel moment de la vie lui vint une première surprise des choses : feu, soleil, ou tout autre phénomène ? L’accoutumance héréditaire, dans la série des êtres, s’est transmise automatiquement