Page:Clemenceau - Au soir de la pensée, 1927, Tome 2.djvu/316

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
311
les âges primitifs

toutes les manifestations de l’homme pensant. Trop profonde fut l’impression des premiers âges sur des organes dans la fleur de leur sensibilité, trop puissante une hérédité contre laquelle rien ne venait nous prémunir, trop laborieuse et, par suite, trop lente, la réaction spécifiquement expérimentale des générations qui suivirent. C’est la plus profonde des difficultés de l’homme avec lui-même, dans son âpre cheminement des ténèbres animales aux tremblantes lumières des recherches d’observation trop souvent dévoyées.

En l’absence d’une « Révélation divine » qui, positivement constatée, eût été déterminante à jamais, n’est-il pas aisé de concevoir comment, absorbés par le besoin de se défendre contre la faim, le froid, les fauves et les humains, nos tout premiers primitifs ont inévitablement doté le monde de ce qu’ils trouvaient en eux-mêmes : une activité procédant d’une volonté personnelle en réaction sur les éléments ? L’enfant ne bat-il pas la table où il s’est heurté, lui attribuant ainsi une action volontaire ? N’est-ce pas de telles réactions mentales que surgirent les premiers Dieux ? Le dessein, l’intention au lieu de la loi, dans les activités élémentaires. La pierre, l’arbre, la bête, le ciel, la terre et l’eau sont de volontés agissantes : il faut les arraisonner, les concilier, tenir prêts des échanges de bons offices, offrandes, hommages, sacrifices, en des rites « raisonnés », et ne pas marchander la reconnaissance, même si l’on n’a rien reçu de qui l’on a tout imploré. Cette magie se trouve à l’origine de tous les cultes, fondée sur ce principe, déjà signalé, que des rites bien conduits peuvent et même doivent forcer les directions de l’énergie divinisée.

Pour traits complémentaires, des tombeaux, tardifs peut-être, attestant, dans la mort une vie continuée ; des statuettes d’argile, des bas-reliefs, des idoles, des femmes dont les lignes sont dépourvues de flatteries, des chasseurs à l’arc ; des animaux, des rennes, des sangliers, des bisons notamment ; des représentations de tout ordre. Dans une grotte très basse, dont j’ai déjà parlé, des hommes, assis sur leurs talons, ont laissé sur l’argile l’empreinte d’un groupement qui pouvait être de conseil ou de cérémonie. Des personnages humains portant des masques d’animaux, ou même revêtant de fantastiques figures de bêtes, ainsi que j’en ai vu dans l’Inde, pour des danses sacrées. De nom-