Page:Coleridge - La Chanson du vieux marin, trad. Barbier, 1877.djvu/12

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 — Bientôt il s’éleva une tempête violente, irrésistible. Elle nous battit à l’improviste de ses ailes et nous chassa vers le pôle sud.

Sous elle, le navire, avec ses mâts courbés et sa proue plongeante, était comme un malheureux qu’on poursuit de cris et de coups, et qui, foulant dans sa course l’ombre de son ennemi, penche en avant la tête : ainsi nous fuyions sous le mugissement de la tempête et nous courions vers le sud.

Alors arrivèrent ensemble brouillard et tourbillons de neige, et il fit un froid extrême. Alors des blocs de glace hauts comme les mâts et verts comme des émeraudes flottèrent autour de nous.

Et à travers ces masses flottantes des rocs neigeux nous envoyaient d’affreuses lueurs : on ne voyait ni figures d’hommes, ni formes de bêtes. La glace, partout la glace.

La glace était ici, la glace était là, la glace était tout alentour. Cela craquait, grondait, mugissait et hurlait, comme les bruits que l’on entend dans une défaillance.

Enfin passa un albatros : il vint à travers le brouillard ; et, comme s’il eût été une âme chrétienne, nous le saluâmes au nom de Dieu.

Nous lui donnâmes une nourriture comme il n’en eut jamais. Il vola, rôda autour de nous. Aussitôt la glace se fendit avec un bruit de tonnerre, et le timonier nous guida à travers les blocs.

Et un bon vent de sud souffla par-derrière le navire. L’albatros le Suivit, et chaque jour, soit pour manger, soit pour jouer, il venait à l’appel du marin.

Durant neuf soirées, au sein du brouillard ou des nuées, il se percha sur les mâts ou sur les haubans, et, durant toute la nuit, un blanc clair de lune luisait à travers la vapeur blanche du brouillard.

« Que Dieu te sauve, vieux marin, des démons qui te tourmentent ainsi ! Pourquoi me regardes-tu si étrangement ? – C’est qu’avec mon arbalète, je tuai l’albatros. »


DEUXIÈME PARTIE


Maintenant, le soleil se leva à droite, sortit de la mer tout enveloppé de brume, et vint se coucher à gauche, dans les flots.

Le bon vent de sud continua de souffler derrière nous ; mais plus de doux oiseau qui nous suivît et qui vînt, soit pour jouer, soit pour manger, à l’appel du marin.

J’avais commis une action infernale, et cela devait nous porter malheur. Tout le monde assurait que j’avais tué l’oiseau qui faisait souffler la brise ! « Ah ! le misérable ! disait-on, devait-il tuer l’oiseau qui faisait souffler la brise ? »

Ni sombre ni rouge, mais comme le front même de Dieu, le glorieux soleil reparut à l’horizon. Alors tout le monde assura que j’avais tué l’oiseau qui amenait le brouillard et la brume. « C’est bien, disait-on, de tuer tous ces oiseaux qui amènent le brouillard et la brume. »

Le bon vent soufflait, la blanche écume volait, et le navire libre formait un long sillage derrière lui. Nous étions les premiers qui eussent navigué dans cette mer silencieuse.

Soudain la brise tomba, les voiles tombèrent avec elle. Alors notre état fut aussi triste que possible. Nos paroles seules rompaient le silence de la mer.