Page:Collins - Le Secret.djvu/92

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phisme et de sarcasme que lui eût enviée le docteur Johnson en personne ; il tenait les comptes de sa maison, à un farthing près, dans le meilleur ordre imaginable. Pas le moindre dérangement n’était perceptible dans ses façons d’être, minutieusement observées du matin au soir ; ses yeux attestaient toute la vivacité d’une intelligence en pleine possession d’elle-même ; mais à quoi tant d’avantages pouvaient-ils servir, mis en balance, dans l’estime de ses voisins, avec sa manière de vivre qui ne ressemblait en rien à la leur, et avec ce certificat de folie tracé au bas de son visage en caractères velus ? La tolérance en matière barbue a fait quelques pas depuis l’époque où nous ramenons nos lecteurs ; mais en cette présente année, 1857, malgré les progrès accomplis, y a-t-il dans toute la métropole anglaise un seul commis de banque assuré de conserver sa place, s’il se permettait de renoncer à l’usage quotidien du rasoir ?

Le bruit public, déjà calomnieux en ce qui concernait la prétendue insanité de M. Treverton, lui faisait une injustice égale en le représentant comme un avare. Il économisait certainement plus des deux tiers du revenu que lui eût permis de dépenser sa fortune très-rondelette, non par goût de thésauriseur, mais parce qu’il ne jouissait ni du confort ni du luxe que l’argent peut procurer. En bonne justice, il eût fallu tenir compte de ce fait, qu’il méprisait sa propre richesse tout autant que celle de ses voisins. Du reste le bruit public, si erroné dans les déductions au moyen desquelles il essayait de peindre M. Treverton, n’en était pas moins, par exception, très-exact quant aux circonstances de sa vie. Il était vrai qu’il avait acheté, pour son isolement même, le cottage le mieux séparé des autres ; vrai que personne, sous aucun prétexte, n’était admis à en franchir le seuil, et vrai, finalement, qu’il avait trouvé, dans la personne de M. Shrowl, son valet, un antagoniste plus zélé, un contempteur plus âpre de la race humaine, que lui-même il ne l’était.

La vie que menaient ensemble ces deux philosophes se rapprochait des conditions de l’existence primitive (ou sauvage) autant que peut le permettre l’état actuel de notre société. Une fois reconnue la nécessité de manger et de boire, M. Treverton avait restreint son ambition à se passer le plus possible, tout en se procurant l’indispensable alimentation, de cette race d’hommes qui ont pour industrie de fournir aux besoins corporels d’autrui, et qui, sous ce prétexte, les volent