Page:Collins - Le Secret.djvu/97

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


saire en oubli… Quel âge avez-vous maintenant, monsieur ?… Ce n’est pas précisément hier, monsieur, que vous étiez un gros marmot souriant, une collerette sous le menton, des billes dans vos poches, gilet et culotte du même morceau, et recevant de papa et de maman, d’oncle et de tante, force baisers et force caresses, le jour de votre naissance… N’ayez point peur, cependant, que j’use cette chemise à force de la blanchir, non. Je la mettrai dans un tiroir, avec force lavande, jusqu’à votre prochain anniversaire, ou du moins jusqu’à votre enterrement, si ce dernier précède l’autre, ce qui n’a rien d’absolument impossible ; à votre âge, songez-y donc !

— Ne vous mettez pas en peine d’une chemise propre pour le jour de mon enterrement, repartit M. Treverton… Je ne vous ai pas couché sur mon testament, honnête Shrowl… Quand je m’en irai vers ma fosse, vous serez en route vers la maison de travail.

— Est-ce que, bien réellement, vous avez fini par accoucher de votre testament ? demanda Shrowl, l’arrêtant comme dominé par un grand intérêt, au moment de détacher son morceau de lard… Je vous demande bien humblement pardon, mais je m’étais toujours imaginé que vous aviez peur de le faire. »

C’était évidemment à dessein que le serviteur avait abordé cette question palpitante. M. Treverton, atteint au vif, écrasa sur la table son morceau de pain, et jeta sur Shrowl un regard irrité.

« Peur de tester, moi, imbécile ? Si je ne fais pas mon testament, et mon intention est de ne pas le faire, c’est par principe, et non par aucune crainte. »

Shrowl se mit à scier sa tranche de lard et à siffler en même temps un petit air.

— Oui, par principe, répéta M. Treverton. Les riches qui laissent de l’argent après eux sont autant de cultivateurs qui fument le riche terrain de la méchanceté humaine. Lorsqu’un homme conserve en lui quelque étincelle de générosité, voulez-vous la lui ravir ? faites-en votre légataire. S’il vous faut réunir un groupe d’hommes appelés à perpétuer, sur une large échelle, la corruption et l’oppression traditionnelles, créez par testament une dotation qu’ils seront chargés d’administrer. Désirez-vous procurer à une femme la plus sûre chance qu’il y ait au monde de tomber sur un méchant mari ? léguez-lui une fortune. S’agit-il de vouer les jeunes gens à la