Page:Combes - Essai sur les idées politiques de Montaigne et La Boëtie.djvu/38

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Les années ne donnent aucun droit contre le droit ; elles ne font qu’aggraver l’injure. » Par ces paroles, on voit que le xvie siècle, dans la personne de La Boëtie, donne la main au xixe. Mais le plus beau discours du monde ne vaut que par la conclusion ; les meilleures théories ne sont rien sans la pratique. C’est la pratique qui distingue les vrais législateurs des philosophes, et les esprits justes des rêveurs. Il ne suffit pas de dire que tout est tyrannie, en dehors des républiques ; il faut donner le moyen d’organiser la république et de renverser la tyrannie. Pour sa république, nous l’avons vu, La Boëtie ne veut que le petit nombre, et il supprime d’un trait de plume presque toute la démocratie. Quant à la tyrannie, ses moyens de la renverser se réduisent à un seul, à un seul dont la simple énumération éveillera l’idée d’impossibilités nombreuses : c’est de ne pas servir les tyrans, de les laisser à eux-mêmes, de les abandonner, de faire le vide autour d’eux, de ne rien accepter d’eux, ni titres, ni emplois, ni charges quelconques, ni présents, ni dons ; de manière que, n’ayant personne pour les défendre, personne pour les servir, ils se retirent, et finissent, comme un combat finit, faute de combattants.

Bon moyen, mais difficile, on en conviendra. Comment d’abord marquer le point précis où commence la tyrannie ? Comment établir ensuite, sur une grande échelle, cet accord unanime de ne pas servir le pouvoir ? Combien qui ne peuvent se passer d’un emploi ! combien ne veulent pas s’en passer et ne s’agitent que pour y arriver ! « Soyez résolus, dit La Boëtie, vous voilà libres. » Mais cette unanimité de résolution est précisément la chose difficile, pour ne pas dire la chose impossible.

Devant un pareil obstacle, La Boëtie veut-il qu’on emploie la force, vim contra vim, qu’à cette résistance universelle et passive, à cette abstention silencieuse et morne de tous les sujets se mêle un peu de bruit, un peu de résistance armée et effective ? Non, et il le répète sur tous les tons. « Je ne veux pas, dit-il, non, je ne veux pas que vous poussiez le tyran et que vous le branliez. Seulement, ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base,