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à l’habitation

vaisseau de Pontgravé disparut à l’horizon le 8 septembre 1608…

— Les missionnaires qui ont vécu dans les pays lointains disent que c’est surtout quand le soleil baisse qu’on se sent triste, effroyablement loin…

— C’est vrai, et vous l’éprouvez ; quand il faut dormir dans les bois mouillés, on se sent pris parfois d’un besoin irrésistible de s’abriter… de se chauffer à un foyer. L’homme civilisé qu’il y a en nous ne peut longtemps supporter de n’avoir ni toit, ni murs. Je reviens toujours avec grand plaisir à l’Habitation, et pourtant plus qu’ailleurs j’y ai souffert.

— On dit que le premier hiver ici a été terrible à passer.

— Plus terrible que je ne saurais jamais dire. L’installation finie, les provisions de bois faites, j’essayai de donner aux hivernants le goût de la chasse. Tous mes efforts furent inutiles… Le premier symptôme du mal de terre c’est l’horreur du mouvement, et je revis à Québec ce que j’avais vu à Port-Royal — des hommes passer des jours et des jours immobiles, la tête dans leurs mains. Puis le mal éclata dans toute sa force, dans toute son horreur. Le délire de plusieurs fut affreux… Ils voyaient la forêt qui se rapprochait, qui les pressait, qui les déchirait… et ils criaient à leurs mères… Comme je rentrais après la première inhumation, le docteur Bonnerme — justement là où vous êtes — me dit en me montrant la porte : « Vous avez vu sortir le cercueil des uns, vous verrez sortir le cercueil des autres. » Pauvre garçon ! Si jeune, si dévoué, lui aussi fut atteint. Comme je l’aidais à se coucher « Pauvre lit, dit-il, en s’arrangeant sur ses oreillers, tu sens le tombeau ! » À la fin de l’hiver, je restais seul debout… Sur mes vingt-huit compagnons, vingt étaient dans le cimetière… Je ne sais comment je ne perdis pas la raison.