Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/163

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— La laisse du lion ailé s’est bien raccourcie ; sans quoi ces choses ne seraient pas arrivées. Il n’est plus en notre pouvoir de commander comme autrefois, et nos canaux commencent à être encombrés de plantes aquatiques, au lieu de vaisseaux marchands bien frétés et de légères felouques.

— Les Portugais nous ont fait un tort considérable : sans leurs découvertes en Afrique, nous aurions conservé le commerce des marchandises des Indes. Je déteste cordialement la race créole, qui n’est qu’un mélange de Goths et de Maures.

— Je ne me permets pas de penser à leur origine ou à leurs actions, mon ami, de crainte que le préjugé n’allume en moi des sentiments qui ne conviennent ni à un homme ni à un chrétien : mais, signor Gradenigo, vous êtes pensif.

Le troisième membre de ce conseil, qui n’avait pas encore parlé depuis la sortie de l’accusé, et qui n’était autre que l’ancienne connaissance du lecteur, abandonna sa méditation, et leva lentement la tête lorsqu’on lui adressa cette question.

— L’interrogatoire du pêcheur m’a rappelé des scènes de mon enfance, répondit-il avec une sensibilité qui trouvait rarement place dans cette salle.

— Je t’ai entendu dire que c’était ton frère de lait, reprit un autre en retenant un bâillement.

— Nous suçâmes le même lait ; et pendant les premières années de notre vie nous partageâmes les mêmes jeux.

— Cette parenté imaginaire donne souvent de grands embarras. Je suis bien aise d’apprendre que votre émotion n’a point d’autre cause, car j’avais entendu dire que le jeune héritier de votre maison avait montré dernièrement des dispositions prodigues, et je craignais que cela ne fût venu à vos oreilles, comme un de ces avis qu’un père n’aime pas à recevoir.

Le visage du signor Gradenigo éprouva un changement subit ; il jeta un regard curieux, mêlé de défiance, mais d’une manière détournée, sur la tête baissée de ses deux compagnons, désireux de connaître leurs secrets avant de se hasarder à exposer le sien.

— A-t-on quelque chose à reprocher au jeune homme ? demanda-t-il en hésitant. Vous comprenez les sentiments d’un père, et vous ne me cacherez pas la vérité.

— Signore, vous savez que les agents de la police sont actifs, et ce qui est à leur connaissance ne manque pas de parvenir aux