Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/192

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sont oubliées. Mange sans crainte : ces provisions ont été achetées avec un gain aussi pur que le produit de la quête d’un moine mendiant.

— Je compterai sur la bonté de saint Antoine et sur la fortune de mon hameçon, répondit le vieillard avec simplicité. Nous autres gui vivons sur les lagunes, nous sommes habitués à aller souvent nous coucher sans souper. Reprends donc ton panier, bon Jacopo, et parlons d’autre chose.

Le Bravo cessa de presser le pêcheur d’accepter ses provisions. Mettant son panier à l’écart, il s’assit et réfléchit à ce qui s’était passé.

— N’est-ce que pour cela que tu es venu : si loin, bon Jacopo ? demanda le vieillard, voulant adoucir la dureté de son refus.

Cette question parut rappeler au Bravo le souvenir du motif de sa course. Il se leva et regarda autour de lui pendant plus d’une minute, avec une attention qui indiquait le grand intérêt qu’il mettait à cet examen. Ses regards se fixèrent plus longtemps et avec plus de soin dans la direction de la ville que du côté de la mer et des côtes, et il ne les détourna que lorsqu’un tressaillement involontaire annonça qu’il était aussi surpris qu’alarmé.

— Ne vois-tu pas là une barque en ligne avec la tour du Campanile ? demanda-t-il vivement en étendant le bras vers la ville.

— C’est ce qu’il me semble. Il est de bien bonne heure pour que mes camarades arrivent ; mais depuis quelque temps la pêche n’a pas été bonne, et la fête d’hier a détourné beaucoup de nos gens de leurs travaux. Il faut que les patriciens mangent et que les pauvres travaillent, sans quoi ils mourraient les uns et les autres.

Le Bravo se rassit lentement et jeta un regard inquiet sur la physionomie de son compagnon.

— Y a-t-il longtemps que tu es ici, Antonio ?

— Pas plus d’une heure. Quand ils nous ont renvoyés du palais, tu sais que je t’ai parlé de mes besoins. Il n’y a pas, en général, un meilleur endroit pour la pêche dans les lagunes que celui-ci, et cependant j’y ai en vain jeté la ligne. L’épreuve de la faim est bien dure ; mais il faut la supporter comme toutes les autres. J’ai prié trois fois mon patron, et tôt ou tard il viendra à mon aide. Tu es accoutumé aux manières de ces nobles masques,