Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 14, 1839.djvu/165

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quelque indulgence des conséquences d’un excès de zèle pour la science ; mais ce fut uniquement par suite de cette indiscrétion que toute la troupe tomba entre les mains de certains marins qui pêchaient sur les côtes septentrionales de cette même île ; c’était, comme nous l’apprîmes ensuite, des amis et des voisins du capitaine Poke. Ils saisirent les voyageurs sans miséricorde, et les vendirent à un vaisseau de la Compagnie des Indes, qui allait en Angleterre, et qu’ils rencontrèrent ensuite près de l’île de Sainte-Hélène. — Sainte-Hélène ! le tombeau de celui qui sera pour la postérité le modèle éternel de la simplicité de caractère, du respect pour la justice, de l’amour pour la vérité, de la bonne foi, et de la juste appréciation de toutes les vertus !

Nous arrivâmes en vue de l’île en question, précisément au moment où le docteur Reasono terminait son intéressante relation ; et me tournant vers le capitaine Poke, je lui demandai solennellement — « s’il ne pensait pas que l’avenir tirerait une vengeance éclatante du passé ; si l’histoire ne rendrait pas amplement justice au grand homme qui n’était plus ; si certains noms ne seraient pas livrés à une éternelle infamie pour avoir enchaîné un héros sur un rocher ; et si son pays, la terre des hommes libres, se serait jamais déshonoré par un pareil acte de barbarie et de vengeance ? »

Le capitaine m’écouta avec beaucoup de calme ; puis, se mettant une chique dans la bouche, il me répondit d’un ton flegmatique :

— Écoutez, sir John. À Stonington, quand nous prenons une bête féroce, nous la mettons toujours en cage. Je ne suis pas grand mathématicien, je vous l’ai dit souvent ; mais si mon chien me mord, je lui donne un coup de pied ; s’il recommence, je le bats ; s’il recommence encore, je l’enchaîne.

Hélas ! il y a des esprits si malheureusement organisés qu’ils n’ont aucune sympathie pour le sublime. Ils se traînent toujours dans l’ornière du sens commun : pour eux Napoléon est plutôt un tigre qu’un homme ; ils le condamnent parce qu’il n’a pas voulu abaisser le sentiment qu’il avait des attributs de la grandeur au niveau de leur étroite intelligence. Il paraîtrait que c’est dans cette classe qu’il fallait ranger le capitaine Noé Poke.

Dans mon impatience de raconter la manière dont le docteur Reasono et ses compagnons étaient tombés entre les mains des