Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 22, 1845.djvu/87

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contre ma théorie d’admettre que la France doit très-peu de la « dette suspendue ; » mais j’explique cette dernière circonstance par la réparation partielle qu’elle fit par le traité de 1831. Pour l’Angleterre, c’est différent. Elle nous a entraînés dans une guerre par les effets de ses ordres donnés en conseil et de ses blocus sur le papier, et elle nous a forcés à dépenser cent millions pour nous faire rendre justice. J’aimerais à voir les comptes balancés, non par le démon qui a suggéré également les brigandages en pleine mer et la suspension ou répudiation des dettes de l’état, mais par le grand juge qui inscrit sur un registre tous nos actes de cette nature. Que les corsaires soient à terre ou qu’ils soient sur l’Océan, ce sont toujours des corsaires, de même que toute réunion d’êtres humains est à peu près la même dans toutes les situations. À tout prendre, je ne sais pas si, en fait d’honnêteté, la balance ne penche pas tant soit peu en faveur des états non-payants ; car, enfin, on peut emprunter avec l’intention de rembourser, quoique ensuite on soit dans l’impossibilité de le faire ; tandis que je n’ai jamais ouï-dire que le capteur d’un bâtiment ait jamais rendu rien du produit de sa prise, quand il pouvait faire autrement. Mais revenons à nos aventures.

Nous étions exactement dans la latitude de la Guadeloupe, avec la brise ordinaire, quand au point du jour, un brig d’assez mauvaise mine fut signalé. Le capitaine Digges braqua sur lui sa meilleure lunette, celle dont il ne se servait que dans les grandes occasions, et il prononça que c’était un croiseur français, très-probablement un corsaire. Tous ceux qui avaient le droit d’émettre une opinion furent de son avis.

Le Tigris, sous ses bonnettes de hunier, marchait alors à raison de sept nœuds. Le brig allait à la bouline et cherchait évidemment à se mettre dans nos eaux. Il marchait à raison de neuf nœuds, et devait nous avoir rejoints avant midi. On n’était pas d’accord, sur le gaillard d’arrière, sur ce qu’il convenait de faire. On finit par s’arrêter au parti de diminuer de voile et d’attendre le brig, ce qui paraissait moins dangereux que de paraître l’éviter. Le capitaine Digges tira les dernières lettres qu’il avait reçues ; je le vis qui les montrait au capitaine Robbins, et les deux officiers se mirent à les commenter avec beaucoup de chaleur. J’avais été chargé de je ne sais plus quelle corvée près de la cage à poules sur laquelle ils étaient assis, et j’entendis une partie de leur conversation. Je conclus de ce qu’ils disaient que les procédés de ces demi-pirates étaient souvent équivoques, et que les Américains ne savaient s’ils devaient se défendre que lorsqu’il était trop tard.