Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/114

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cœur. Mais d’autres juges pourront être moins indulgents que vous. Nous ne vous étions pas parents, nous étions reçus dans le sein de votre famille, nous habitions sous votre toit, et tout nous imposait l’obligation sacrée de ne point porter le trouble parmi vous. Je ne voudrais pour rien au monde que mon pauvre père sût la vérité.

— Il ne l’apprendra jamais, Lucie, et mon plus cher désir est que nous oubliions tout ce qui s’est passé. À partir de ce moment, Rupert et moi nous devons être des étrangers l’un pour l’autre ; mais le lien qui existe entre moi et le reste de votre famille n’est devenu que plus étroit par suite de ce triste événement.

— Rupert est mon frère, répondit Lucie, mais d’une voix si basse que je l’entendis à peine.

— Voudriez-vous donc me laisser seul au monde ? dis-je d’un ton de reproche

— Non, Miles, jamais. Ce lien-là doit, comme vous le dites, durer autant que la vie. Et je ne puis demander non plus que vous ayez pour Rupert les mêmes sentiments qu’autrefois. Je sens que c’est impossible ; que ce ne serait même pas convenable. Mais ne pouvez-vous nous faire aussi quelques concessions en échange de celles que je vous fais si volontiers ?

— Rupert est votre frère, Lucie, et je ne demande pas que vous l’oubliiez jamais. Qu’il épouse miss Morton ; qu’il soit heureux avec elle. Ici, sur la tombe de ma sœur, je vous renouvelle la promesse de ne jamais entretenir aucune idée de vengeance.

Lucie ne répondit rien ; mais au mouvement qu’elle fit, on eût dit qu’elle allait baiser ma main. Je ne pouvais le souffrir, et je portai la sienne à mes lèvres, où je la tins jusqu’à ce que la chère fille la retirât doucement.

— Miles, dit-elle après un long silence, il ne faut pas que vous restiez dans ce moment à Clawbonny. Votre cousin Jacques Wallingford a paru vous plaire assez. Pourquoi n’iriez-vous pas lui rendre une visite ? Il demeure près du Niagara, à l’ouest du Pont, comme il dit ; et vous pourriez profiter de l’occasion pour voir les Chutes.

— Je vous comprends, Lucie, et je vous remercie sincèrement de l’intérêt que vous prenez à mon bonheur. Je ne compte pas prolonger mon séjour à Clawbonny. Demain même je dois partir.

— Demain ! interrompit Lucie, et, à ce qu’il parut, avec une sorte d’effroi.