Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/198

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parlant que des objets visibles, pouvait être de trente brasses ; mais elle se rétrécissait ensuite de plus en plus, jusqu’à ce qu’elle ne fût guère que de dix brasses. Le flot s’y précipitait en tourbillonnant, et il était peut-être heureux pour nous que nous n’eussions pas eu le temps de la réflexion ; car il y avait de quoi faire reculer le plus intrépide. Nous étions précipités en avant avec une impétuosité telle que notre bâtiment eût volé en mille pièces, si nous avions donné contre un récif. Les chances de perte ou de salut étaient à peu près égales ; la science du pilote était ici en défaut ; nous ne pouvions prévoir ce que chaque seconde amènerait pour nous.

Notre anxiété était terrible. Elle dura bien cinq minutes. L’Aurore avait alors franchi la distance d’un mille, entraînée par le courant plus que par le vent. Nous étions lancés avec une telle rapidité dans la partie la plus étroite, que je ne pus m’empêcher de saisir les filets de bastingage de peur d’être renversé. Les Français poussèrent une acclamation générale au moment où le bateau sortit de la passe pour entrer dans une vaste baie, qui formait une rade assez grande, en dedans du groupe d’îlots. Il y avait à l’extrémité de la dernière île une batterie, un phare, et quelques cabanes de pêcheurs, ce qui indiquait que c’était un parage assez fréquenté.

M. Le Gros nous attendait à environ deux encâblures de l’endroit où nous fîmes notre entrée dans la baie. Il avait choisi très-judicieusement un ancrage pour nous à une pointe que commandaient les quatre pièces de trente-six de la batterie. La distance me permit de jeter un coup d’œil autour de moi. Dans l’espace le long duquel se prolongeaient les îlots, se trouvait une sorte de canal qui avait au moins une lieue de large. La côte qui le bordait du côté du continent présentait plusieurs baies où des caboteurs étaient à l’ancre. Sur les points les plus élevés étaient dressées de petites batteries qui, insuffisantes contre une flotte ou contre un vaisseau de guerre, étaient assez formidables pour tenir en respect une corvette ou une frégate. Jeter l’ancre à l’endroit où le bateau nous attendait, c’était rendre le bâtiment aux corsaires, à cause de la batterie qui commandait complètement ce point. Essayer de passer au milieu du canal, c’était une entreprise plus que hasardeuse. Le bonheur voulut que la direction du vent et celle de la marée, qui étaient contraires, nous offrissent un expédient auquel je m’empressai d’avoir recours.

Quelques efforts que nous eussions pu faire, nous ne pouvions