Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/279

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


peler sur le pont, lui donner ce qu’il demandera. Voila une heureuse chance pour Cléments, qui recueillera presque tout l’honneur d’un combat qui peut être considéré comme terminé.

En effet, le feu dura encore quelque temps, mais presque uniquement de la part du Breton. Un quart d’heure ne s’était pas écoulé, que nous entendîmes retentir les cris de victoire. À ces acclamations le blessé parut se ranimer.

— Qu’y a-t-il donc, Wallingford ? demanda-t-il d’une voix plus forte que je ne l’aurais cru possible. Que veulent dire ces cris, mon jeune ami ?

— Ils veulent dire, capitaine, que vous êtes vainqueur, que vous êtes maître de la frégate française.

— Maître ? — Suis-je maître de ma propre vie ? Que me sert la victoire à présent ? je vais mourir, — mourir bientôt, Wallingford, et tout sera dit ! Ma pauvre femme ! ce sera pour elle une triste victoire.

Hélas ! que pouvais-je dire ? Tout cela n’était que trop vrai. Il mourut en ma présence, et cela avec calme, avec toute sa raison. Il était évident que ce petit rayon de gloire qui brillait sur son lit de mort ne lui semblait pas remplir tout le but de sa destinée. L’approche de la mort place l’homme sur une sorte d’éminence morale, d’où il embrasse d’un coup d’œil tout le drame de sa vie, depuis la première scène jusqu’à la dernière. La foule insouciante, qui ne regarde que la surface des choses, a bien pu l’applaudir, quelquefois même lorsqu’il le méritait le moins ; mais alors il est pour lui-même un juge juste et sévère, et il sait apprécier mieux que personne la manière dont il a rempli son rôle.

J’ai peu de chose à dire des dix jours qui suivirent. Le premier acte d’autorité que fit M. Cléments à mon égard fut de me transférer de la chambre à la sainte-barbe. Au surplus, il ne manquait pas de place dans mon nouvel appartement. Il avait fallu armer la prise ; et les vides furent remplis par les prisonniers français. Le corps du pauvre capitaine fut conservé dans de l’esprit de vin ; et les choses reprirent à peu près leur cours ordinaire, si ce n’est que notre bâtiment était trop endommagé et notre équipage trop réduit pour que nous fussions très-jaloux de faire de nouvelles rencontres. Je dirai ici que, une fois sorti de cette espèce d’enivrement qui l’avait saisi, Marbre fut profondément humilié de la part qu’il avait prise à l’af-