Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/78

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Combien Lucie se montra tendre et dévouée dans cet instant cruel ! Elle ne dit presque rien ; seulement je crus l’entendre murmurer : — Pauvres Miles ! — bon ami ! quel coup ce doit être pour un frère ! — Dieu le lui adoucira ! — et d’autres expressions semblables. Elle prit une de mes mains, et la serra vivement dans les siennes ; elle l’y garda pendant quelques minutes. Elle m’observait comme la mère observe son enfant malade quand il est assoupi. Quand je pus repasser dans mon esprit toutes les circonstances de ces scènes déchirantes, il me parut alors que Lucie avait oublié complètement sa propre douleur, pour ne songer qu’à me consoler. La chère enfant obéissait ainsi à l’instinct de sa nature ; car elle ne vivait en quelque sorte que hors d’elle-même et dans ceux qu’elle aimait. Lucie laissa complètement de côté cette réserve que les années et un plus grand usage du monde avaient mise dans ses manières, et elle se conduisit envers moi avec cette familiarité innocente qui avait marqué nos rapports jusqu’à mon premier départ à bord de la Crisis. J’étais trop agité dans le moment pour faire attention à ce qui se passait ; mais je me rappelle qu’avant de me quitter pour retourner auprès de Grace, elle pencha la tête sur mon front, et baisa mes cheveux. Trois ans plus tôt, avant ses relations avec Drewett, c’eût été le front ou la joue qui eût reçu ce précieux baiser.

Je fus longtemps avant de pouvoir reprendre quelque empire sur moi-même. Quand je fus calmé, j’ouvris la lettre de ma sœur à Rupert, comme elle m’en avait prié, et je la lus trois fois de suite, sans même m’arrêter pour réfléchir. Elle était conçue en ces termes :


« Cher Rupert,


« Quand vous lirez cette lettre, Dieu, dans les décrets impénétrables de sa sagesse infinie, aura jugé à propos de me rappeler à lui. Que cette perte apparente ne vous affecte en aucune manière, mon ami ; car je sens humblement que le grand sacrifice du Sauveur ne sera pas perdu pour moi. Je n’aurais pu être heureuse dans cette vie, Rupert, et c’est une grande merci que je sois transportée si jeune dans un monde meilleur. Il m’en coûte de me séparer de votre excellent père, de vous-même, de notre bien-aimée Lucie, et du meilleur des frères. C’est le dernier tribut que je paie à la nature, et j’espère qu’il me sera pardonné, à cause du motif. J’ai la ferme confiance que l’exemple de ma mort ne sera pas inutile à mes amis.