Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 24, 1846.djvu/106

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— Nous sommes ici dans l’obscurité, fit-il observer, et nous ne pouvons rester ainsi jusqu’à la fin des temps, sans que quelqu’un à qui nous puissions nous fier nous dise les nouvelles.

— Le major Willoughby est un bel homme (Joël voulait dire moralement et non physiquement), mais il est officier du roi, et naturellement il se sent porté à protéger les troupes régulières. Le capitaine lui-même a été soldat, et ses sentiments le poussent inévitablement vers le côté qu’il a déjà servi. Nous sommes comme dans une île déserte, et si des vaisseaux n’arrivent pas pour nous dire ce qui se passe, nous pourrons envoyer quelqu’un qui l’apprendra pour nous. Je serais le dernier homme de la Digue (c’est ainsi qu’on nommait la vallée) à dire quelque chose de mal du capitaine et de son fils, mais l’un est Anglais de naissance, l’autre d’éducation, et chacun comprend ce qui peut en résulter.

Le meunier, en particulier, approuva cette proposition, et pour la vingtième fois il assura que personne, plus que Joël, n’était en état de partir pour s’informer de la situation du pays.

— Vous pourrez revenir par les terres labourées, ajouta-t-il, et avoir tout le temps d’aller jusqu’à Boston, si vous le désirez.

Ainsi pendant que se déroulaient les grands événements qui amenèrent la chute du pouvoir anglais en Amérique, des sentiments analogues parcouraient la vallée et menaçaient d’entraîner les fondations de l’autorité du capitaine. Joël et le meunier, s’ils n’étaient pas tout à fait des conspirateurs, avaient des espérances et des projets à eux, ce qui n’aurait pas existé pour des hommes de leur classe, si l’état de choses eût été différent ; on pourrait presque en dire autant dans toutes les parties du monde. La sagacité de l’inspecteur l’avait bientôt mis en état de prévoir que l’issue des troubles serait une insurrection et une sorte d’instinct, que quelques hommes possèdent, de se ranger du côté le plus fort, lui avait montré la nécessité d’être patriote. Il ne doutait pas que le capitaine ne prît parti pour la couronne, et personne ne savait quelles en seraient les conséquences, il n’est pas probable que Joël se rendit compte des confiscations qui seraient la conséquence des événements, confiscations dont quelques-unes eurent toute l’illégalité d’un stupide abus de pouvoir ; mais il pouvait facilement prévoir que si le maître de l’habitation était expulsé, la propriété et ses revenus, probablement pour plusieurs années, tomberaient sous sa propre direction. Des espérances moins brillantes que