Page:Coubertin - Histoire universelle, Tome II, 1926.djvu/153

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
150
histoire universelle

vénitienne possédait assez d’habitants pour avoir un évêque et un « duc » dont l’élection par le peuple devait recevoir la sanction de l’empereur byzantin. Car Venise se réclamait de Byzance et mettait alors à s’y rattacher une ténacité réfléchie. Un autre empire s’élevait dans le même temps, celui de Charlemagne qui tenait la Gaule et la Germanie. Entre ces deux empires une nouvelle route commerciale tendait à s’affirmer, remplaçant celle de la vallée du Rhône. Cette route utilisait les cols des Alpes ; Pavie y servait d’entrepôt mais, plus proche du Brenner, Venise serait à même de supplanter toute rivale Elle le voulut et y parvint. Dès lors s’édifia, pierre à pierre, servie par un civisme que pendant des siècles rien n’émoussa, la fortune municipale la plus étonnante de l’histoire. L’intérêt de Venise avant tout ! La beauté de Venise avant tout ! Pour les servir, rien ne coûtera : ni efforts ni félonies. Pour Venise, on fera et on défera sans vergogne les alliances ; pour elle, on tiendra tête aux pirates croates et aux escadres normandes ; pour elle, on bravera les excommunications pontificales ; pour elle un jour, on trahira l’empire byzantin et on organisera l’immense escroquerie de la « ivme croisade » qui lui assurera la primauté méditerranéenne. Pour elle surtout, pour qu’elle soit plus certaine de ne rien laisser perdre de l’activité de ses fils, on mettra debout un extraordinaire gouvernement dont les contrôles jaloux et les surveillances obliques iront s’enchevêtrant indéfiniment et dont l’inquisition et la délation officiellement pratiquées serviront à maintenir la redoutable puissance.

Tout cela suppose des luttes, des résistances, des représailles. Il y en eut. Les « ducs » devenus des doges étaient de vrais monarques et en associant leurs fils à leur pouvoir, ils cherchaient à le rendre héréditaire. Dès 1032 on le leur interdit et deux « conseillers » furent chargés de les espionner. À la suite d’une insurrection fut institué en 1310 ce fameux « Conseil des dix » qui a laissé une réputation de sombre et froide férocité. À partir de 1335, il y eut des « inquisiteurs » permanents et en 1355 le doge Marino Faliero fut décapité pour avoir voulu résister à la tyrannie anonyme qui se fortifiait sans cesse. Désormais nul n’osa plus se rebeller. Quant aux crises sociales, on y pallia en divisant les corps de métier de façon stricte et compliquée. Tout cela formait comme une mosaïque d’institutions immobiles, rigidement encastrées les unes dans les autres. Ce régime qui partout ailleurs eut engendré la stagnation et tué toute initiative puisait, si l’on ose ainsi dire, son antidote dans le fait qu’il fonctionnait dans une atmosphère exclusivement maritime. Venise vraiment détachée de la terre