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la revanche celto-romaine : les capétiens

signification n’est jamais assez clairement établie : la féodalité. L’esprit en effet s’attache, quand il s’agit de la féodalité, à deux erreurs dont l’une consiste à penser qu’elle fût toujours pareille à elle-même, identique d’un territoire à un autre ou d’une période à une autre — et la seconde que, pour la bien comprendre, il faut par ailleurs en étudier les innombrables modalités de détail. Or la féodalité est simplement l’ensemble des conséquences qu’entraîna et entraînera toujours l’absence d’État. Aussi l’a-t-on vu naître en Asie aussi bien qu’en Europe lorsqu’une éclipse totale et prolongée de l’action gouvernementale y engendra l’insécurité des individus, sans perspectives de prochaine restauration de l’ordre collectif. Les Chinois, les Japonais, les Hindous, les Égyptiens ont connu des époques féodales et de même les Arabes ou les Ottomans. Le monde romain n’en a pas connu. Le pouvoir central a pu y faiblir au point de cesser d’être obéi ; la notion de l’État n’en constituait pas moins la pierre angulaire et comme le symbole de la civilisation romaine. Cette notion dominait à tel point que les premiers États barbares nés à l’ombre de l’empire agonisant, et si peu cultivés que fussent leurs fondateurs, tentèrent instinctivement d’y demeurer fidèles. Ainsi entre le principe romain et le principe féodal, l’antinomie se révèle tellement absolue et totale qu’il n’a jamais pu y avoir entre eux d’accommodement d’aucune sorte.

La féodalité ne consiste pas en un simple émiettement de la souveraineté ou du moins, ce n’en est là qu’une sorte d’élément préliminaire. Ce qui la distingue essentiellement, c’est le « contrat personnel » liant à tous les degrés de la hiérarchie sociale les individus les uns aux autres, en dehors et sans souci du bien public. Chaque homme, depuis le rang infime jusqu’au rang suprême, se trouve alors en tutelle de quelque autre à qui il a aliéné tout ou partie de sa liberté en échange de certains avantages qui lui sont concédés. Les situations ainsi acquises, on cherche naturellement à les rendre héréditaires. Du jour où le pouvoir central consent qu’elles le deviennent, il s’affaiblit vis-à-vis de ceux qui les détiennent et qui refusent de lui obéir. Dès lors les horizons se rétrécissent ; l’intérêt local ou particulier se substitue à l’intérêt général. On met de côté ses devoirs pour mieux exercer ses droits. L’autorité de chacun se fait tyrannique sur ceux qui s’y trouvent assujettis en même temps qu’elle s’ingénie pour échapper aux engagements qui la restreignent. Déloyauté envers le supérieur, exploitation de l’inférieur sont les deux