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les forçant à chercher en eux-mêmes les éléments de leur propre sécurité. Il fallait assurer à la confédération le moyen de se faire respecter au dehors et, sans porter atteinte à l’indépendance cantonale, obtenir au dedans le maximum d’action concertée. Ce fut le programme d’un siècle (1814-1914). À l’exécuter moins lentement, avec moins d’étapes, le peuple suisse eût fait œuvre fragile et ne se fût pas rendu capable d’affronter de 1914 à 1918 une redoutable épreuve : quatre années de mobilisation inactive et de gêne économique avec la guerre à toutes les frontières et l’embarras de sympathies adverses à l’égard des belligérants lesquelles divisant la population, venaient se répercuter jusqu’au sein du gouvernement et du commandement. Pourtant il n’y eut ni rupture d’équilibre ni libertés restreintes ni à-coups violents ni incidents vraiment sérieux. Et loin de déceler la moindre fissure, l’unité en parut cimentée plus fortement encore.

À quoi l’Europe a pu mesurer la qualité des rouages, la perfection de l’unité politique, la profondeur de l’unité morale[1]. Comment la variété d’institutions cantonales qui existait encore en 1830 a été peu à peu remplacée par une uniformité dosée, laissant à chaque canton sa physionomie propre tout en lui épargnant les désavantages administratifs et commerciaux du régime antérieur, — comment l’usage du referendum et du droit d’initiative populaire fut expérimenté localement avant d’être généralisé — comment la constitution fédérale esquissée en 1815, mise au point en 1848, amendée en 1874 a pris sa figure définitive — comment l’institution militaire côtoyant la milice et l’armée de métier et s’inspirant de l’un et de l’autre systèmes les a fondus en un tout d’une harmonieuse originalité — comment, sans réactions injustes, le patriarcat a été conduit à abandonner des privilèges surannés au profit de la bourgeoisie

    ne connaître que les intérêts cantonaux, elles en avaient délimité le territoire à leur gré. C’est de cette époque que date l’extension injustifiée du canton de Berne vers le Jura. De 1815 à 1830 la « Sainte-alliance » s’attribua une sorte de protectorat sur la Suisse et sous prétexte de surveiller les réfugiés politiques qu’il était dans les traditions du pays d’accueillir, le remplit d’espions et d’agents de la police secrète.

  1. Les dernières secousses furent, en 1847, le Sonderbund qui dressa les cantons catholiques contre le reste de la Suisse et l’affaire de Neuchâtel en 1856. Le Sonderbund fut en raccourci la sécession américaine ; les analogies sont frappantes ; les résultats identiques ; identique surtout l’esprit de désintéressement, de patriotisme et d’humanité qui se révéla. À Neuchâtel où quelques royalistes attardés se proclamèrent sujets du roi de Prusse, leur « souverain légitime », on procéda avec une énergie non exempte de l’ironie que comportait l’aventure.