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À Bayreuth




Voici l’époque où se dirige vers Bayreuth la théorie des pèlerins. Tous les deux ans, le théâtre de Richard Wagner, endormi au revers de la colline, à l’entrée de la forêt silencieuse s’éveille et s’anime. Des ouvriers d’abord viennent remettre en état le bâtiment et faire les réparations urgentes ; puis les machinistes s’emparent de la scène ; les répétitions commencent ; les spectateurs enfin se pressent, sur les gradins de la salle obscure, avides d’un spectacle qui suggestionne par avance leur imagination et leurs sens.

La mentalité de ceux qui fréquentent de nos jours Bayreuth doit ressembler beaucoup à celle des initiés d’Éleusis. Quand même nous sommes peu renseignés — on pourrait même dire point renseignés du tout — sur ce qui se passait jadis dans le fameux temple grec, on doit tenir pour probable qu’il s’y distribuait non pas des secrets redoutables mais des sensations émotives d’un ordre artistique et raffiné. Il devait être de bon ton d’en garder le souvenir pour soi et de n’en point faire part au « vulgaire ». ^Ôn-.nteji parlait -sans doute, ? et. encore, à l’aide d’un vocabulaire spécial qu’entre « initiés ». Le wagnérisme contemporain nous a longtemps offert quelque chose d’analogue. Les habitués de Bayreuth avaient une façon de communiquerentre eux sur l’objet de leur cultequi arrêtait net l’expression de l’admiration profane. Ils avaient fait de la musique du maître une sorte d’algèbre au milieu de laquelle’ ils se démenaient avec une grâce/désin^ volte. Du reste en Wagner ils exaltaient le poète au-dessus du musicien et le philosophe au-dessus du poète. Le musicien était inouï, mais le poète était surhumain et le philosophe divin. Ainsi disaient-ils.

Au sein de notre démocratisme cosmopolite, un tel état de choses se maintient difficilement. Le voile de mystère est vite déchiré et l’initiation mise à la portée de tous. C’est là ce qui est arrivé pour Bayreuth. Rien de plus facile que de s’y rendre désormais. Le côté commercial de l’institution s’est développé convenablement. On ne risque plus d’y mourir de faim et les places disponibles ne sont pas retenues à perpétuité par des fanatiques résolus à ne laisser pénétrer dans l’enceinte sacrée que les adorateurs reconnus bon teint. Enfin il n’est plus exigé des spectateursqu’ils se prosternent devant la « philosophie divine », non plus que devant la « poésie surhumaine » du maître, ni même, s’ils ne le veulent pas, devant sa musique. Leur jugement est libre ; mais sur ce dernier point il est bien rare de les voir se regimber. Cette cure d’harmonie ne les brise pas, ne les fatigue pas. Elle les laisse reposés, assouplis, fortifiés. Et si l’on nous permet de faire observer que, même dans les capitales latines, le public des concerts populaires est celui qui a le premier appréciéles fragments wagnériens qu’on lui faisait entendre, si l’on.jious permet de raconter que l’autre jour, dans une rue de Paris, un petit pâtissier s’en allait fredonnant le célèbre « motif du Feu », on conviendra qu’il ne reste rien du Wagner légendaire d’autrefois qu’on raillait sans le connaître et que l’on considérait comme le plus tapageur et le plus compliqué des compositeurs.

Mais le succès de Bayreuth est fait d’autre chose que des éclairs de génie d’un grand homme. Il est fait aussi de la réapplication d’un principe connu et aimé des anciens, puis tombé dans l’oubli et à ce point sorti de nos habitudes que lorsque, d’aventure, nous y recourons, c’est inconsciemment. On pourrait l’appeler le principe de la préparation nécessaire. De nos jours l’écrivain ou l’artiste qui conçoivent une œuvre ne se préoccupent guère de ses alentours ; le cadre horticole qui fera valoir son monument intéresse à peine l’architecte, et l’état d’esprit antérieur dé ses spectateurs ne préoccupe pas l’auteur dramatique. L’un et l’autre cherchentle beau, mais ils ont l’idée que le beau s’impose de lui-même, sans qu’il y ait besoin pour celui qui le crée ni pour celui qui le recueille de se préparer à son contact. Cette erreur fondamentale de la civilisation contemporaine, erreur qui s’«étend à tous les domaines, provient de deux causes d’abord l’èmiettement des arts, lesquels, désunis, vivent à part les uns des autres sans combiner leurs efforts ; ensuite la hâte enfiévrée de l’existence qui nous fait nous précipiter sur l’acte matériel ou ’intellectuel que nous vou-

lons accomplir sans le faire précéder

-d’une pausè, d’un « temps » quelconque. Ce que les hommes d’aujourd’hui perdent par là, au point de vue les plus divers, celui de l’hygiène aussi bien que celui de la culture, est incalculable ; on peut dire que là gît le secret de presque toutes leurs infériorités.

Richard Wagner a réagi victorieusement contre ces tendances. Il a refait à son profit l’union des arts et n’a pas admis la loi d’une époque pressée. Rienzi, le Vaisseau fantôme, Tannh--user, Lohengrin, Tristan et Isolde, les Maîtres Chanteurs, VOr du Rhin, la Valkyrie, Siegfried, le Crépuscule des Dieux et Parsifal constituent les onze marches gravies par lui au cours d’une longue et laborieuse vie. Sa pensée, en tant d’années, s’est exprimée exclusivement par onze opéras dont il a tout ciselé,’ paroles, orchestre, chant, décors. le cas est unique dans l’histoire. Ce que Wagner s’est ainsi imposé à lui-même, il l’a imposé à son tour à ses auditeurs. Ceux-ci sont obligés de venir résider dans une petite ville lointaine qu’épargnent le fracas de l’industrie et l’agitation des échanges. De là, six jours durant, ils se rendent, comme en pèlerinage, une fois par jour au temple tneatrai rien ne les castrait ils ne peuvent pas se presser. Et surtout, ils ne peuvent pas disséquer ce qui leur est offert ; le triple philtre de l’harmonie, de la poésie et du spectacle opère à la fois sur eux ; la vue, l’ouïe et l’intellect sont satisfaits simultanément." Les plus récalcitrants sont vaincus. Ils ont conscience d’éprouver quelque chose qui ne s’éprouve nulle part ailleurs, d’être initiés à quelque chose d’ampleet d’inconnu dont le souvenir vibrera superbement dans leur mémoire.

Qu’adviendra-t-il de Bayreuth ? On sait avec quelle piété jalouse, avec quel dévouement infatigable Mme Wagner continue de veiller sur l’oeuvre de son illustre époux et s’efforce d’en prolonger la durée. Mais après ?. On jouera Wagner partout. La tradition poussera-t-elle vers Bayreuth des foules suffisantes pour que le théâtre conserve sa prééminence professionnelle et couvre ses frais ? La solution est entre les mains du gouvernement bavarois. Un faible appui de sa part consacrerait l’institution et assurerait à jamais son avenir. Cet appui, l’univers civilisé doit réclamer de la Bavière qu’elle le donne à l’instant voulu. L’important, c’est que l’Eleusis moderne ne périsse pas et que le principe supérieur qui, méconnu dans le reste du monde, a .retrouvé là une heureuse application ne soit pas étouffé par les brutales et vulgaires habitudes qu’il contrarie. Peutêtre pouvons-nous espérer qu’à force d’avpir sous les yeux l’exemple de Bayreuth nos contemporains se résoudront à se faire violence à eux-mêmes et à proclamer qu’en effet le contact fécond de l’humanité’ avec l’art ne peut s’opérer qu’à travers un vestibule de silence et de sérénité.


Pierre de Coubertin.