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de l’utilité des études chinoises

lieux, avec des succès variés, chez les peuples du nord, Tongouses, Mongols et Turks, dans l’Asie centrale jusqu’à la mer Caspienne et à la Perse, à travers le Tibet jusque dans l’Inde. Le développement social et intellectuel de la Chine ayant précédé celui de tous ses voisins, seuls les historiens chinois nous font toucher presque aux origines des peuples de l’Asie orientale, des races qui occupent le nord de l’Himalaya et l’est du Pamir, les hautes vallées sibériennes et les déserts mongols, les îles asiatiques et malaises du Pacifique ainsi que les forêts de l’Indo-Chine. Les découvertes récentes des stèles de l’Orkhon, de Bodh gayâ, d’autres encore nous ont fourni sur les lieux les preuves matérielles de l’extension des Chinois dans les siècles de notre moyen-âge ; nous y avons appris à connaître la puissance de peuples à peine entrevus jusqu’alors, nous y avons vu se préciser les rapports de la Chine et de l’Inde bouddhique. Mais dans ce champ à peine exploré de l’archéologie, il reste à faire une moisson, dont nous ne pouvons même pas soupçonner la richesse : et qui dira qu’il est sans intérêt d’étudier de plus près ces races turkes et mongoles dont les hordes ont plusieurs fois dévasté le monde slave, latin et germanique, y ont laissé des populations entières comme trace de leur passage ? Et comment la patrie de Burnouf serait-elle indifférente à l’histoire du bouddhisme, dont les œuvres chinoises ont déjà précisé, permettront peut-être de préciser encore davantage la chronologie ? Laissons maintenant les voisins de la Chine et entrons dans la Chine même : nous y trouvons une civilisation vieille de trente siècles, qui a eu avec l’occident plus de rapports qu’on n’imagine d’habitude, mais qui a absorbé ses emprunts et les a rendus méconnaissables par la force d’une conception originale, jamais asservie au modèle étranger ; un autre trait marquant de cette civilisation, c’est la continuité de son développement, non sans déviation ni retour en arrière, mais sans rupture comparable à celles qu’ont été notre moyen-âge, puis notre renaissance. Certes, il y a là un ensemble de faits qui doit retenir le regard de l’historien ; mais la persistance d’une société qui a si longtemps maintenu ses principes essentiels, culte des ancêtres et forme de la famille, qui a su les adapter à des circonstances politiques aussi différentes que l’autonomie et l’asservissement à des races étrangères, que l’éparpillement de la féodalité et l’unité d’un grand empire administratif, qui a traversé les régimes sociaux et économiques les plus divers pour la liberté individuelle et la tenure des terres, pour l’institution militaire et l’organisation industrielle et commerciale, cette persistance est sans doute en elle-même un fait qui mérite d’arrêter la réflexion et, si les sciences sociales n’ont peut-être pas à y chercher des solu-