Page:Cournot - Essai sur les fondements de nos connaissances.djvu/51

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homme sur tels et tels morceaux de métal, et celles qui ont fait de cet assemblage de lettres un des mots les plus usités de notre langue. Je suppose que deux frères qui servent dans le même corps périssent dans la même bataille : quand on songe au lien qui les unissait et au malheur qu’ils partagent, il y a dans ce rapprochement quelque chose qui frappe ; mais, en y réfléchissant, on s’aperçoit que ces deux circonstances pourraient bien n’être pas indépendantes l’une de l’autre, et qu’il ne faut pas mettre sur le compte du hasard seul la funeste coïncidence. Car, peut-être le cadet n’a-t-il embrassé la carrière des armes qu’à l’exemple de son frère ; en suivant la même carrière, il est naturel qu’ils aient cherché à servir dans le même corps ; en servant dans le même corps, ils ont dû partager les mêmes périls, se porter au besoin du secours ; et si le péril a été grand pour tous les deux, il n’est pas étrange que tous deux aient succombé. Des causes indépendantes de leur lien de parenté ont pu jouer un rôle dans cet événement, mais il n’y a pas rencontre fortuite entre leur qualité de frère et leur commune catastrophe. Je suppose maintenant qu’ils servent dans deux armées, l’un à la frontière du Nord, l’autre au pied des Alpes : il y a un combat le même jour sur les deux frontières, et les deux frères y périssent. On sera fondé à regarder cette rencontre comme un résultat du hasard ; car, à une si grande distance, les opérations des deux armées composent deux séries de faits dont la direction première peut partir d’un centre commun, mais qui se développent ensuite dans une complète indépendance l’une de l’autre, en s’accommodant aux circonstances locales et aux conjonctures. Les circonstances qui faisaient qu’un combat avait lieu tel jour plutôt que tel autre sur l’une des frontières, ne se liaient point aux circonstances qui déterminaient pareillement le jour du combat sur l’autre frontière ; si les corps auxquels les deux frères appartenaient respectivement ont donné dans les deux combats, si tous deux y ont péri, il n’y a rien dans leur qualité de frère qui ait concouru à produire ce double événement. Ainsi, lorsque ces deux nobles frères d’armes, Desaix et Kléber, tombaient le même jour, presque au même instant, l’un sur le champ de bataille de Marengo, l’autre au Caire, sous le fer d’un fanatique, il n’y avait certainement