Page:Cromarty - K.Z.W.R.13, 1915.djvu/19

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Tu n’y es plus revenu. Encore, ton oncle, le ministre, on le voit à l’époque des élections, mais toi, tu ne lâches plus ton Paris, et tiens, malgré ta bonne réception, il y a quelque chose en toi qui me gêne, qui me glace…

— Eh quoi, mon Dieu ?

— Eh bé… tu ne te fâcheras pas, au moins ?

— Mais non. Allons va, dis…

— Eh bé, tu n’as plus d’accent !

— Et tu ne me reconnais plus, hein ?

— Eh si, je te reconnais — mais j’ai peur que tu me trouves ridicule avec mes habits, mes idées et mon accent du pays !

— Eh non, mon vieux Marius, je ne te trouve pas ridicule ! Tu me rappelles toute ma prime jeunesse, tout notre bon passé ! Ton accent, c’est la chanson du pays et — ne va pas prendre cela pour un reproche — il me semble que depuis que tu es entré, il flotte ici comme une bonne et saine odeur d’ail…

— Tu vois, tu me blagues ! Te voilà passé Parisien !

— Non, je t’assure, je ne blague pas, et vraiment, ajouta Vaucaire en lui prenant les mains et en les lui serrant, je suis tout heureux de te voir.

— Et moi aussi, riposta le Méridional, je suis heureux et reconnaissant de ton accueil.

— Voyons, assieds-toi, et dis-moi ce qui t’amène.

— Voilà que le trac me reprend.

— Tu exagères ! tiens, une cigarette.

— Merci.

— Et maintenant plus de gêne entre nous, et de la franchise.

— Eh bé, voilà. Tu sais que je fais de la peinture.

— Tu en as bien l’air !

— Tu me dis ça à cause du costume, mais tu sais, la province ; si je m’habillais comme tout le monde, on ne me trouverait pas de talent.

— Et je suis sûr que tu en as.

— Oui, malheureusement…

— Malheureusement quoi ?

— J’ai encore beaucoup à apprendre.

— Ne compte pas sur moi pour te donner des leçons de peinture.

— Eh parbleu, je sais bien que tu ne le pourrais pas, mais tu peux m’aider puissamment.

— Dis ?

— Eh bé, tu le sais, je suis loin d’être riche et si tu pouvais m’avoir une commande de l’État ?

— Diable.

— C’est difficile ?

— Eh oui ! Tu ne te figures pas même combien est difficile à faire ce que tu me demandes.

— On ne donne de commandes qu’aux gens de talent ?

— Oh non, ce n’est pas cela. Mais ce que tu désires dépend des Beaux-Arts, et toutes les commandes de l’État sont généralement données deux ans avant que les crédits alloués pour cela soient votés, ce qui fait que souvent les artistes, au lieu de recevoir des avances, deviennent les créanciers de l’État, et cela pendant de longs mois. Puis…

— Puis ?

— Puis les Beaux-Arts dépendent eux-mêmes des commissions nommées ad hoc ! Et si par malheur on veut passer outre et ne pas tenir compte de leurs avis, on a sur le dos tous les artistes, et ils sont nombreux, et ils crient !

— Tu sais que je ne demanderais qu’une toute petite commande de deux ou trois mille francs !