Page:Cyrano de Bergerac - L autre monde ou Les états et empires de la lune et du soleil, nouv éd, 1932.djvu/157

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pense de ma courtoisie, tu me fais trancher la tête ! » Voilà le discours que tiendroit ce chou s’il pouvoit s’exprimer. Hé quoi ! à cause qu’il ne sauroit se plaindre, est-ce à dire que nous pouvons justement lui faire tout le mal qu’il ne sauroit empêcher ? Si je trouve un misérable lié, puis-je sans crime le tuer, à cause qu’il ne peut se défendre ? Au contraire sa foiblesse aggraveroit ma cruauté ; car combien que cette misérable créature soit pauvre et dénuée de tous nos avantages, elle ne mérite pas la mort. Quoi ! de tous les biens de l’être, elle n’a que celui de végéter, et nous le lui arrachons. Le péché de massacrer un homme n’est pas si grand, parce qu’un jour il revivra, que de couper un chou et lui ôter la vie, à lui qui n’en a point d’autre à espérer. Vous anéantissez l’Ame d’un chou en le faisant mourir : mais en tuant un homme vous ne faites que changer son domicile ; et je dis bien plus : Puisque Dieu, le Père commun de toutes choses, chérit également ses ouvrages, n’est-il pas raisonnable qu’il ait partagé ses bienfaits également entre nous et les plantes, qu’il est très-juste de les considérer également comme nous. Il est vrai que nous naquîmes les premiers ; mais dans la famille de Dieu, il n’y a point de droit d’aînesse : si donc les choux n’eurent point de part avec nous du fief de l’immortalité, ils furent sans doute avantagés de quelque autre qui par sa grandeur récompensât sa brièveté : c’est peut-être un intellect universel, une connoissance parfaite de toutes les choses dans leurs causes ; et c’est aussi peut-être pour cela que ce sage Moteur ne leur a point taillé d’organes semblables aux nôtres, qui n’ont, pour tout effet, qu’un simple raisonnement foible et souvent trompeur, mais d’autres plus ingénieusement travaillés, plus forts, et plus nombreux, qui servent à l’opération de leurs spéculatifs entretiens. Vous me demanderez peut-être ce qu’ils nous ont jamais