Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/123

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à Magenta ; leur armée est en déroute. J’ai reçu la première dépêche à dix heures, car il faut vous dire, mon ami, que je suis un des principaux membres de la Commission municipale de Florence, nommée depuis le départ du grand-duc. L’Italie est sauvée, et c’est à vous, Français, qu’elle devra son salut.

Il envoya sa bonne chercher dans sa cave plusieurs bouteilles du vin le plus vieux. Quelques amis vinrent aussi le voir, ivres de joie et de transports, mais je fus obligé de les quitter, car la nuit s’avançait.

Le lendemain, des Te Deum furent chantés dans toutes les églises ; le prince Jérôme, les généraux et toutes les troupes y assistaient. Nous devions quitter la Toscane de suite après la première défaite des Autrichiens, mais on attendait l’organisation complète du corps de volontaires du général Ulloa qui devait nous suivre au delà des Apennins. En attendant, nous faisions toujours des marches ou des reconnaissances dans les montagnes, et moi, quand j’avais le temps, j’allais causer dans ma nouvelle langue avec le vieux libraire qui m’avait pris en affection.

— Maintenant, me disait-il, je n’ai plus qu’une inquiétude et un chagrin, car pour moi l’Autriche est perdue, mais c’est le pape qui va encore, comme toujours, mettre obstacle à l’indépendance italienne. Votre magnanime empereur a bien promis de faire l’Italie libre des Alpes à l’Adriatique, mais il ne le peut pas sans renverser le pape, et jamais Napoléon III ne renversera son ami et son compère. Il y a là un véritable malheur pour l’Italie. Ah ! si cet homme n’eût pas été l’ami de Napoléon, ce n’est pas dans les Alpes que Garibaldi serait allé combattre avec ses volontaires qui sont justement presque tous de Rome ; non ; il serait probablement à Rome, mettant encore une fois, comme en 1848, le vieux Mastaï en fuite.

Je ne pouvais rien reprendre à cela, ne connaissant pas alors « le vieux Mastaï » ni la question romaine.

Cependant le 11 juin, on nous prévint de nous tenir prêts à partir le lendemain, de ne pas nous charger de choses inutiles, car la route serait longue et pénible. Elle fut pénible, en effet. Nous étions obligés de faire quatorze à quinze lieues par jour, sur des routes poussiéreuses et sous un soleil brû-