Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/125

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Nous trouvions partout les mêmes fêtes et les mêmes ovations qu’en Toscane, mais on n’y faisait plus attention : nous en étions rassasiés. On entendait maintenant dans les rangs des jurons, tels que : Ah ! vous nous sciez le dos ! Assez ! apportez-nous à boire, ça vaudra mieux. Si nous commencions à être blasés de ces fêtes continuelles, le prince devait l’être encore davantage. Celui-là n’avait de repos ni jour ni nuit. Non seulement ses oreilles devaient être brisées par les cris et les vivats incessants, mais sa pauvre tête devait être écorchée par les bouquets et les couronnes qui pleuvaient dessus à chaque pas.

Cependant, le 23 juin, nous avions fini de franchir les Apennins et, le 24, nous marchions sur Fornovo à une étape de Parme. Le 24 juin 1859 est un jour célèbre dans les fastes de la guerre. Toute la journée, nous avions entendu le canon gronder au loin, sur notre gauche, et à chaque instant on entendait dans les rangs : « Ça chauffe, là-bas. » Ça devait chauffer là-bas, certes, mais ici ça chauffait aussi ; jamais, depuis notre départ de Florence, nous n’eûmes une pareille journée. La chaleur était tellement brûlante, l’air tellement étouffant, que les hommes et les chevaux tombaient instantanément sur la route et mouraient en tombant. Dans la nuit, nous fûmes complètement inondés par un épouvantable orage venu du côté du champ de bataille et produit par le bruit du canon. Nous fûmes obligés de décamper et de passer la nuit debout ou accroupis dans l’eau ; le sucre, le sel et le café furent totalement perdus et, le lendemain, nous fûmes obligés de ramasser nos bagages pleins d’eau, ce qui augmenta d’autant le poids du sac. Le général Uhlrich, qui nous avait parlé météorologie à Toulon, aurait bien dû nous expliquer comment et pourquoi, après toutes les grandes batailles, il se produit d’épouvantables orages.

Le lendemain, nous entrâmes à Parme comme nous étions entrés à Florence. La duchesse s’était aussi sauvée, nous laissant son palais, ses parcs et ses jardins dans lesquels nous allâmes camper. Les illuminations, les décors, les cris de la foule de plus en plus ivre de joie à mesure que les événements marchaient, les jeunes filles même ne nous attiraient plus : nous en avions assez. À Parme, nous reçûmes du